18 mai 2008

Il la trouvait chaque jour plus belle

1163853250.gifAu cercle, on ne parlait plus que la dame venue s'installer à l'auberge de Sciaverio: elle était italienne et se nommait Keppler, les uns disaient qu'elle était de Patti et femme d'un Allemand, les autres soutenaient qu'il s'agissait d'une certaine Mincuzza de Naso, qui avait parcouru l'Italie en faisant les quatre cents coups. Ils en parlaient avec suffisance et dédain, mais le matin, en se promenant sous les arcades du cercle qui donnait justement sur l'auberge, ils guettaient dans l'espoir de la voir paraître. L'après-midi les jeunes gens la suivaient et beaucoup de vieux, même ceux qui ne mettaient plus un pied devant l'autre depuis des années et des années, se hissaient tant bien que mal jusqu'à la Petite Chapelle uniquement pour voir Mme Keppler faire de longues promenades, la tête haute et le visage souriant , toute de blanc vêtue, telle une statue.

Extrait de Sous tutelle tiré de Petits remous de Maria Messina in Actes Sud

10 mai 2008

Que la femme soit belle, que l'homme soit grand et généreux

1637838147.jpgLe retour, la tasse de tilleul avant de se coucher, avec un biscuit, un morceau de fromage, trouvés dans le buffet de cuisine, même s'ils avaient fait un dîner somptueux... Le confort de ce large lit de fer, avec le sommier défoncé au milieu, les deux corps qui se tournent et se retournent en même temps, comme un ballet bien réglé, se soutenant, s'entraidant jusque dans le sommeil. La respiration de l'autre, une garantie contre ce qui grimace dans le noir, des conversations comme des rêves que la nuit garde prisonniers. La confiance... La confiance qui berce la fatigue, dénoue les nerfs, s'interpose entre l'homme et la solitude de la tombe.

Extrait de La vie privée dans Le premier accroc coûte deux cents francs d' Elsa Triolet in Folio

28 février 2008

Il est bien en train de parler à la femme la moins attirante qu'il ait jamais aperçue

1985041505.jpgRon lève les yeux de son journal et, un léger sourire aux lèvres, découvre le visage de la femme la plus laide au'il ait jamais vue, ou même imaginée auparavant, et il continue à sourire doucement. Il se sent sombrer dans ses yeux brun foncé, minuscules et présentant un léger strabisme. Il se redresse et, pendant quelques secondes, étudie sa peau grêlée et couperosée, son nez en forme de truffe, sa grande bouche, ses dents mal plantées et disjointes, son menton à la fois lourd et fuyant. Il jette un regard sur sa tignasse d'un brun terne, et le long de son cou et de sa gorge dont la peau grise est brûlée par l'acné, puis revient aux yeux et, de nouveau, se sent fondre en elle.

- Que dites-vous? demande-t-il

Elle prend une cigarette mentholée en tapotant son paquet, et Ron l'allume rapidement. Soufflant la fumée par les ailes déployées de ses larges narines, elle parle à nouveau. Sa voix est  nasillarde, une voix couleur chocolat.

Extrait de Sarah Cole: une histoire d'amour, extrait de Histoire de réussir de Russel Banks in Actes Sud

09 février 2008

Soudain la perspective s'ouvrit sur un lac

8e7a111f1d74aade3a55b55193210b76.jpgSankichi restait à contempler les gros flocons qui disparaissaient l'un après l'autre à la surface de l'eau, quand il découvrit un mouvement sur la montagne en face. Cela s'approchait en traversant le ciel cendré: une bande d'oiseaux arrivait. Leurs grandes ailes étaient couleur de neige. Même lorsqu'ils vinrent voltiger sous les yeux de Sankichi, il n'entendit pas le moindre bruit, comme si la neige était devenue ailes. Toutes déployées, peut-être ne produisaient-elles aucun bruissement? La neige en tombant, faisait-elle flotter ces oiseaux?

Cherchant à les compter, il en trouva sept, puis onze, mais Sankichi, au lieu de s'y perdre, s'en amusait:

- Quel genre d'oiseau?... Et combien êtes-vous ?

- Nous ne sommes pas des oiseaux. Tu ne vois donc pas celles qui sont assises sur nos ailes? répondirent les oiseaux de neige.

- Ah si! J'ai compris! dit Sankichi.

Transportées ainsi par les oiseaux dans la neige, c'étaient les femmes qui l'avaient aimé. A laquelle parlerait-il en premier?

Extrait de Neige, extrait de Récits de la paume de la main de Yasunari Kawabata in Albin Michel

02 janvier 2008

Il n'était pas encore trois heures quand...

61872b2dabde9e972dabe53daab61686.jpgIl demanda qui était le président. On lui répondit:

- celui-là, qui marche à côté de l'archevêque avec sa mitre et sa crosse.

Il sortit son revolver et fit feu.

Idiarte Borda avança de quelques pas, tomba à plat ventre et déclara distinctement:

Je suis mort.

Arredondo se livra aux autorités. Il expliqua par la suite:

- Je suis du parti rouge et je le dis avec fierté. J'ai tué le Président qui trahissait et souillait notre parti. J'ai rompu avec mes amis et ma fiancée pour ne pas les compromettre; je n'ai lu aucun journal afin que personne ne puisse dire que j'ai subi une influence quelconque. Cet acte de justice m'appartient. Maintenant, qu'on me juge.

Extrait de Avelino Arredondo dans Le livre de sable de Jorge Luis Borges in Folio

19 décembre 2007

Qu'est-ce qui la rendait si folle?

299741d9fa64248c8a82f0ae6f940d16.jpgÉmeraude taillée, montée sur des rails de platine, le Great Scotsman, le grand train qui s'enfuit chaque soir de Londres, à la faveur du brouillard, m'emmène vers l'Écosse. Bercé par la vitesse, je pense que le lendemain, à midi, je serai à Perth. Un mois après avoir perdu Marion, je vais choir du ciel, à sa surprise, et la reconquérir par mon audace. Je m'imagine dans un ravissant costume romantique, pareil à Conachar, avec son pourpoint et sa plume d'aigle, s'élançant d'un roc élevé et tombant légèrement devant la bien-aimée, au cri de " Grâces soient rendues à Saint Dunstan!".

Le souvenir de cette première nuit, du choc de nos deux corps dans le noir, contre le mien, de nos amours d'une primitive pureté; puis ce retour dans l'air froid d'un printemps de banlieue, et le saut du mur de la pension, à Chavenay-les-Plaisirs, me reviennent comme reviennent aux vieillards leurs souvenirs d'enfance.

Extrait de L'innocente à Paris ou la Jolie Fille de Perth de Paul Morand in Bibliothèque de la Pléiade - Nouvelles complètes

07 décembre 2007

Plus une musique est banale, plus elle approche du coeur

60699c462d85190c282728b66519ac56.jpgLa femme avait des yeux de poupée. Il y avait quelque chose de très familier dans ses yeux, dans la longue ligne de sa jambe. Ayant attrapé son sac, elle se leva, partit en toute hâte quelque part. Elle avait un long corsage en soie turquoise tricoté qui recouvrait le bas des hanches. Elle passa en fronçant les yeux à cause de la musique.

" Ce serait étrange", songea Nikitine. Sa mémoire fut traversée par une sorte d'étoile qui se serait décrochée et, ayant oublié sa bière, il tourna pour la suivre dans une ruelle noire et brillante. Un réverbère allongeait l'ombre de la femme; l'ombre apparut sur un mur, se distendit. Elle allait doucement, et Nikitine retenait son pas, ayant on ne sait pourquoi peur de la rattraper.

" Mais c'est sans aucune doute le cas... Mon Dieu, comme on est bien..."

La femme s'arrêta au bord du trottoir. Au-dessus de la porte noire brûlait une lampe framboise. Nikitine alla au-delà, revint, fit le tour de la femme, s'arrêta. Avec un  petit rire roucoulant, elle lui lança un mot doux en français.

Extrait de Le Port tiré de La Vénitienne et autres nouvelles de Vladimir Nabokov in Gallimard