20 août 2009
Une fois il y avait eu une autre histoire de livre dans cette famille
Ces gens lisaient donc des livres qu'ils trouvaient soit dans les trains soit aux étals des librairies d'occasion, soit près des poubelles. Ils avaient bien demandé d'avoir accès à la bibliothèque municipale de Vitry. Mais on avait dit : il ne manquerait plus que ça. Ils n'avaient pas insisté. Heureusement il y avait eu les trains de banlieue où trouver des livres et les poubelles. Le père et la mère avaient des cartes de transport gratuit à cause de leurs nombreux enfants et ils allaient souvent à Paris aller et retour; ça, c'était surtout depuis cette lecture sur Georges Pompidou qui les avait tenus pendant un an.
Extrait de La pluie d'été de Marguerite DURAS in Gallimard
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16 mai 2009
L'énigme de ce gibet équivoque
Un voile d'ombre s'appesantit à ce moment sur l'enclos des tombes, et Albert rejeta la tête en arrière, tant pour discerner la cause de cette soudaine éclipse que pour jouir une dernière fois du spectacle de la baie. Un énorme nuage naviguait alors avec lenteur au-dessus des espaces de la mer, comme le visiteur miséricordieux de ces plaines liquides ignorées des vaisseaux. Rien ne peut dépeindre la comblante et lente majesté avec laquelle s'effectuait cette navigation céleste. Il sembla s'avancer un moment vers le fond de la baie, puis, suivant une courbe solennelle, parut virer dans la direction de l'est, faisant alors admirer le contraste qui se déployait, comme sur une voilure aérienne, entre son ventre bombé, d'un blanc pur et éblouissant, et les profonds golfes d'ombre qui paraissaient s'ouvrir dans son sein.
Extrait de Au chateau d'Argol de Julien Gracq in José Corti
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28 avril 2009
D'où vient que je ne meure pas ?

Ma grand-mère ne m'aime pas. La mère de ma mère regrette qu'avec ce nez retroussé je ressemble tant à mon père. Je suis son portrait tout craché. Quand je vais chez elle, elle essaie, tant qu'il en est encore temps, de corriger cette erreur de la nature, cette protubérance populaire, cet organe de lèse-majesté. Elle le tire durement vers le bas, le masse, et tente de l'allonger. Elle va peut-être réussir. J'ai bien vu au milieu des têtes de mort, qu'à l'emplacement considéré, il n'y a pas d'os.
Extrait de La jeune morte en robe de dentelle de Jeanne Hyvrard in Des Femmes Antoinette Fouque
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31 décembre 2008
Un visage de fleur passée
"Vous voyez cette fleur un peu courbée, a repris le curé, cette fleur à côté du buis?... Vous ne pouvez pas vous tromper, il n'y en a qu'une, elle ne pousse que seule, c'est l'Opale de Syrie, une fleur assez rare d'ailleurs, regardez bien ses pétales, si vous les froissez dans votre main, vous aurez la sensation de frôler une peau très douce, et quand il a plu comme aujourd'hui, et que l'eau a battu la fleur, elle ploie sa tête avec une grâce telle que l'on dirait une condamnée montant à l'échafaud... Quand je croisais votre mère, cela m'arrivait au moins deux fois par semaine, elle faisait toujours le même trajet, elle partait de chez elle , faisait un grand détour pour éviter le port, et montait vers l'église, mais elle n'allait jamais jusqu'à l'église, elle s'arrêtait avant, comme si elle avait eu peur, quand je la croisais donc, je ne pouvais pas m'empêcher, en la voyant, je pensais à l'Opale de Syrie, immanquablement... Elle aussi me paraissait chercher le chemin de son échafaud."
Extrait de Quelques-uns des cent regrets de Philippe Claudel in Balland
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07 décembre 2008
La vie s'écoule. Je me dis:" demain, demain"
Lorsque Danik m'accompagne au cimetière, elle vient s'asseoir à côté de moi, elle pose une main sur la tombe, elle me parle de Marta. Elle me raconte de petits souvenirs, de petites anecdotes plaisantes. Par exemple, ce jour où elles étaient allées ensemble acheter du tissu. Danik avait forcé Marta à prendre un tissu blanc à pois jaunes et rouges, au lieu d'un tissu marron. Quand Alenouche avait vu sa mère porter cette robe à manches courtes, elle s'était écriée : "Comme tu es belle ! On dirait un sucre d 'orge !"
Je me rappelle très bien cette robe à manches courtes. Chaque fois que nous voulions sortir quelque part, Alenouche répètait à sa mère: " Mets donc ta robe sucre d'orge !"
Extrait de Un jour avant Pâques de Zoyâ Pirzâd in Zulma
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28 novembre 2008
On va cueillir des étoiles filantes
Ainsi, tous les soirs, nous portions, pendant à notre bras, une petite hotte que, chemin faisant, nous remplissions des choses les plus étranges. Par exemple, des petits graviers, des cailloux, des pierres, de la menthe, de l'origan, des fèves cueillies au bord des champs, des épis aux grains emplis de liquide couleur lactée, ou des scarabées volants, et même des fourmis, aux grosses ailes, et des criquets pas faciles à attraper, ou encore de bourdons saisis au vol, prisonniers de deux feuilles, ou des papillons affolés par le bruit de nos pas. Nous parvenions à prendre (...) des escargots blancs agglutinés, qui s'agrippaient aux tiges d'orge et d'avoine. Ou, si nous étions en septembre, des escargots collés, tout serrés, au chaume brûlé.
Extrait de La ruelle Bleue de Giuseppe Bonaviri in Le Seuil
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16 novembre 2008
Chagrins précoces
Trois jours et trois nuits durant des soldats passèrent devant notre maison. Pouvez-vous imaginer combien cela représente de soldats, quand ils passent pendant trois jours et trois nuits devant votre maison, sans interruption ! Ils étaient à pied et en charrette, à cheval et en camion. Trois jours et trois nuits durant. Et moi, je suis resté tout le temps dans ma cachette, sous le lilas. Le troisième jour dans l'après-midi, le dernier soldat passa. Il était resté loin derrière les autres. Il avait la tête bandée et portait un perroquet sur son épaule. J'attendis qu'il fût passé pour sortir du lilas. Rien ne laissait deviner que trois jours durant des soldats avaient traversé le village. Sauf peut-être le silence.
Extrait de Chagrins précoces de Danilo Kis in Fayard
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14 novembre 2008
Il est donc bien vrai que certains germes de haine se dissimulent au fond de tout sentiment qui unit deux créatures humaines
Qui saura jamais traduire par des mots la sensation de stupeur et de sécheresse désolée, qui, chez l'homme, succède aux pleurs versés inutilement, aux paroxysmes d'inutile désespérance ? Les pleurs sont un phénomène qui passe ; toute crise aboutit à une détente, tout accès est bref ; et, ensuite, l'homme se retrouve épuisé, le coeur aride, convaincu plus que jamais de sa propre impuissance, corporellement stupide et triste, avec devant lui l'impassible réalité.
Je cessai le premier de pleurer ; je rouvris le premier les yeux à la lumière ; je fis le premier attention à ma posture, à celle de Jiulane, aux objets environnants. Nous étions à genoux, l'un en face de l'autre, sur le tapis ; quelques sanglots la secouaient encore. La bougie brûlait sur la table, et, par moments, sa petite flamme s'agitait et s'inclinait comme sous un souffle de brise. Dans le silence, mon oreille perçut le bruit léger d'une montre qui était quelque part dans la chambre. La vie coulait, le temps fuyait. Mon âme était vide et solitaire.
Extrait de L'innocent de Gabriele D'Annunzio in Editions de la table Ronde
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12 novembre 2008
Je vous le disais, j'ai eu une enfance heureuse
Au commencement de ma biographie, il y a mon nom.
Je m'appelle Iréna Golebiowska.
Je n'ai aucune idée comment je vins au monde.
Tout ce que je sais, c'est que les premiers mois de ma vie se passèrent dans le ghetto. ma vraie mère était très petite, avec des cheveux châtains frisés. On dit qu'elle avait une très belle voix. On l'appelait le rossignol du ghetto. Son rêve était d'étudier au conservatoire.
Mon père avait sept ans de plus qu'elle. Un homme imposant, avec des yeux bleus. Il n'avait pas l'air juif. Je lui ressemble beaucoup. Si ce n'est les cheveux. Ils ont eu longtemps les reflets roux de ceux de ma mère.
Voilà pour mon héritage.
On a réussi à me sortir du ghetto et à me placer en ville. Mes parents adoptifs étaient un peu plus âgés que mon père et ma mère. Ils n'avaient pas d'enfants. seulement deux chiens.
On m'a raconté que pendant la guerre, après qu'ils m'avaient donné à manger, ils s'occupaient des chiens. Ensuite, seulement, ils pensaient à se nourrir. Parfois il ne restait rien.
Les chiens étaient si bons. Je les aimais tant ! Ils me léchaient les joues quand je boudais, et cela me faisait pouffer de rire...
Voilà pour mes origines.
Extrait de Le mur entre nous de Tecia Werbowski in Actes Sud collection Un endroit où aller
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11 novembre 2008
C'étaient les gens les plus beaux que j'aie rencontrés jusqu'ici
Beaux, indolents, magnifiques! Ils n'avaient rien de la maîtrise et de la chaleur figée que l'on sentait dans la voix et les yeux de l'interprète. Chez eux, l'ardeur s'épanchait. L'histoire ne les avait pas touchés, elle n'avait jamais eu lieu. Et on sentait comme une folie latente.
Elle avait un corps vigoureux et souple, un beau cou, une peau nette. Elle portait des vêtements d'étoffe fine, d'une manière quelque peu négligée. Du fond de son regard aussi lisse que la soie, on discernait des éclairs continuels, comme dans un ciel d'été. Serge, son mari, qui semblait plus petit qu'elle, était un jeune homme blond et mince, d'une trentaine d'années, au physique peut-être parfait, et au sourire détaché, lointain.
Pierre, leur ami, était une personne que l'on aurait remarquée dans une foule de cent jeunes officiers tout aussi beaux. Plus qu'un jeune homme, c'était une sorte de divinité sauvage. Sur sa tête d'enfant, il avait une masse envahissante de cheveux blonds frisés. Sous ses cheveux, un front de marbre blanc. Et sous ce marbre, ses yeux d'un bleu profond et voilé comme ceux des nouveaux-nés, regardaient au loin, immobiles et désenchantés. Il était surprenant de voir à cette table, au hasard d'une telle rencontre, cet homme triste jusqu'aux larmes. Il ne se souciait nullement de cacher sa tristesse. Peut-être ne s'en apercevait-il pas.
Extrait de Le train russe de Anna-Maria Ortese in Terrain Vague Losfed.
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