28 novembre 2008

On va cueillir des étoiles filantes

giuseppe.jpgAinsi, tous les soirs, nous portions, pendant à notre bras, une petite hotte que, chemin faisant, nous remplissions des choses les plus étranges. Par exemple, des petits graviers, des cailloux, des pierres, de la menthe, de l'origan, des fèves cueillies au bord des champs, des épis aux grains emplis de liquide couleur lactée, ou des scarabées volants, et même des fourmis, aux grosses ailes, et des criquets  pas faciles à attraper, ou encore de bourdons saisis au vol, prisonniers de deux feuilles, ou des papillons affolés par le bruit de nos pas. Nous parvenions à prendre (...) des escargots blancs agglutinés, qui s'agrippaient aux tiges d'orge et d'avoine. Ou, si nous étions en septembre, des escargots collés, tout serrés, au chaume brûlé.

Extrait de La ruelle Bleue de Giuseppe Bonaviri in Le Seuil

14 novembre 2008

Il est donc bien vrai que certains germes de haine se dissimulent au fond de tout sentiment qui unit deux créatures humaines

  gabriele.jpgQui saura jamais traduire par des mots la sensation de stupeur et de sécheresse désolée, qui, chez l'homme, succède aux pleurs versés inutilement, aux paroxysmes d'inutile désespérance ? Les pleurs sont un phénomène qui passe ; toute crise aboutit à une détente, tout accès est bref ; et, ensuite, l'homme se retrouve épuisé, le coeur aride, convaincu plus que jamais de sa propre impuissance, corporellement stupide et triste, avec devant lui l'impassible réalité.

   Je cessai le premier de pleurer ; je rouvris le premier les yeux à la lumière ; je fis le premier attention à ma posture, à celle de Jiulane, aux objets environnants. Nous étions à genoux, l'un en face de l'autre, sur le tapis ; quelques sanglots la secouaient encore. La bougie brûlait sur la table, et, par moments, sa petite flamme s'agitait et s'inclinait comme sous un souffle de brise. Dans le silence, mon oreille perçut le bruit léger d'une montre qui était quelque part dans la chambre. La vie coulait, le temps fuyait. Mon âme était vide et solitaire.

Extrait de L'innocent de Gabriele D'Annunzio in Editions de la table Ronde

11 novembre 2008

C'étaient les gens les plus beaux que j'aie rencontrés jusqu'ici

anna.jpgBeaux, indolents, magnifiques! Ils n'avaient rien de la maîtrise et de la chaleur figée que l'on sentait dans la voix et les yeux de l'interprète. Chez eux, l'ardeur s'épanchait. L'histoire ne les avait pas touchés, elle n'avait jamais eu lieu. Et on sentait comme une folie latente.

     Elle avait un corps vigoureux et souple, un beau cou, une peau nette. Elle portait des vêtements d'étoffe fine, d'une manière quelque peu négligée. Du fond de son regard aussi lisse que la soie, on discernait des éclairs continuels, comme dans un ciel d'été. Serge, son mari, qui semblait plus petit qu'elle, était un jeune homme blond et mince, d'une trentaine d'années, au physique peut-être parfait, et au sourire détaché, lointain.

     Pierre, leur ami, était une personne que l'on aurait remarquée dans une foule de cent jeunes officiers tout aussi beaux. Plus qu'un jeune homme, c'était une sorte de divinité sauvage. Sur sa tête d'enfant, il avait une masse envahissante de cheveux blonds frisés. Sous ses cheveux, un front de marbre blanc. Et sous ce marbre, ses yeux d'un bleu profond et voilé comme ceux des nouveaux-nés, regardaient au loin, immobiles et désenchantés. Il était surprenant de voir à cette table, au hasard d'une telle rencontre, cet homme triste jusqu'aux larmes. Il ne se souciait nullement de cacher sa tristesse. Peut-être ne s'en apercevait-il pas.

Extrait de Le train russe de Anna-Maria Ortese in Terrain Vague Losfed.

 

10 novembre 2008

Dans une lumière étincelante apparut le soleil

anna maria ortese.jpgCelui qui ne l'a pas vue, celui qui y vient pour la première fois, qu'il sache que la France, à l'aube, aborde les trains qui roulent vers Paris, et offre clandestinement, enveloppé  dans un mouchoir de brume, son coeur rouge et bleu. Personne ne monte, dans le train, pour vous proposer du café, du thé, du chocolat, comme en Italie, en Angleterre, en Russie - vous pourriez aussi bien mourir - mais la France en personne aborde les longs convois couverts de fumée et de froidure, et offre son coeur rouge et bleu. Je ne saurais de quelle manière nommer le vert de ses forêts et le rouge de ses toitures, qui sont vertes et rouges pour ainsi dire, elles sont surtout bleues (rouges les fenêtres, à l'aube); c'est peut-être le mouvement qui y fait penser. L'approche de cette terre, enveloppée dans le bourracan de l'aube, toute moelleuse de prés, toute mystérieuse de forêts, toute reluisante d'eaux, toute auréolée de nuages blancs.

Extrait de Le murmure de Paris de Anna-Maria Ortese in Terrain Vague Losfeld

18 mai 2008

Il la trouvait chaque jour plus belle

1163853250.gifAu cercle, on ne parlait plus que la dame venue s'installer à l'auberge de Sciaverio: elle était italienne et se nommait Keppler, les uns disaient qu'elle était de Patti et femme d'un Allemand, les autres soutenaient qu'il s'agissait d'une certaine Mincuzza de Naso, qui avait parcouru l'Italie en faisant les quatre cents coups. Ils en parlaient avec suffisance et dédain, mais le matin, en se promenant sous les arcades du cercle qui donnait justement sur l'auberge, ils guettaient dans l'espoir de la voir paraître. L'après-midi les jeunes gens la suivaient et beaucoup de vieux, même ceux qui ne mettaient plus un pied devant l'autre depuis des années et des années, se hissaient tant bien que mal jusqu'à la Petite Chapelle uniquement pour voir Mme Keppler faire de longues promenades, la tête haute et le visage souriant , toute de blanc vêtue, telle une statue.

Extrait de Sous tutelle tiré de Petits remous de Maria Messina in Actes Sud

30 mars 2008

Mais un jour...

487351946.jpgLes singes prêchèrent l'ordre nouveau, le règne de la paix. Et parmi les premiers enthousiastes on compta le tigre, le chat, le milan. Peu à peu, tous les autres animaux furent convertis. Ce fut alors une jubilation très douce, une fraternelle agape végétarienne.

Mais un jour la souris, qui plaisantait d'une façon fort civile avec le chat, se trouva renversée sous les griffes de son récent ami. Elle comprit que les choses reprenaient leur cours ancien. Avec un espoir vacillant, elle rappela au chat les principes du nouveau règne. "Oui", répondit le chat, " mais moi, je suis un fondateur du nouveau règne". Et il lui planta les dents dans le dos.

Extrait de Fables de la dictature de Leonardo Sciascia in Pandora

 

03 février 2008

Le conteur a partie liée avec le mystère

86f900780a089bb267235d88c85f23e3.jpgCelui qui tisse des contes ressemble peut-être à celui qui trouve des trèfles à quatre feuilles et dont Ernst Jünger nous dit qu'il se fait voyant et acquiert des pouvoirs auguraux. Il commence à raconter pour le plaisir des enfants , puis soudain le conte est un champ magnétique où affluent de toutes parts, pour s'organiser en figures, des secrets inexprimables de sa propre vie et de la vie d'autrui. Au demeurant s'il se voit contraint par la nature même de son récit à recourir sans cesse aux métaphores, un narrateur échappera difficilement au don splendide et téméraire des contenus secrets: car " au commencement était la figure", vase vide en attente d'une liqueur inconnue.

Extrait de Les impardonnables de Cristina Campo in l'Arpenteur

09 décembre 2007

Il délirait, oui, et cela Dieu sait depuis quand.

b0c0e946901a017b7486b39e76fde850.jpgMais quelle putain que cette Cesarina, continuait-il de se dire, quelle sacrée putain!

A faire vie commune, pendant des années et des années, avec une femme de ce genre, il n'y avait, du reste, pas à s'étonner qu'un homme comme Ulderico, un homme qui, quand il était jeune, ne crachait pas moins sur les curés que sur les rabbins, en soit réduit maintenant à faire ses dimanches à l'église, pour y recevoir la Bénédiction. Eh oui, Dieu sait la loque qu'avait fait de lui une femme comme ça, Dieu sait le vieillard qu'elle en avait fait. Dans un temps record elle lui avait mis au monde six enfants. Mais à présent, après l'avoir bien vidé, à présent, évidemment, elle s'était mise à le cocufier à bride abattue, au su et au vu du bourg tout entier, et peu importe avec qui.(...)

Grande, grasse et calme. Et, surtout, putain.

Extrait de Le héron de Giorgio Bassani in L'Imaginaire Gallimard.

18 novembre 2007

A Serenella

Le jour venait lentement de réveiller les teintes du marais, du canal, de la plage verte de l'île. Peu à peu il éclaira l'énorme plaine. On ne voyait pas encore le soleil mais la lumière qui se répandait du ciel se diffusait sans rencontrer d'obstacles sur toute chose à la fois. Au-delà du marais on voyait apparaître la ville, avec cet aspect modeste qu'elle revêt de ce côté-là, une ruche inhabitée eût-on dit. On apercevait les silhouettes des maisons qui se profilaient nettes et limpides comme si la nuit les avait lavées. Dans toute cette étendue, l'immobilité, le silence, semblaient immenses, surprenants. A cette heure le marais était rougeâtre; vu de près, il paraissait immonde, désolé, abandonné qu'il était depuis plusieurs heures par l'eau qui continuait à baisser. Le canal qui séparait le marais de l'île souriait déjà, transformant la lumière encore pâle en une couleur bien définie; il se montrait bleu et transparent , puis encore rouge et jaune là où, moins profond, il frôlait le marécage.

Extrait de Le destin des souvenirs de Italo Svevo in Rivages 60bd4be628a3609b1c23e3b999ac89e7.jpg