04 mai 2008
Il pourra à loisir disperser longtemps son âme endolorie aux quatre vents de ses amours mélancoliques
Ils marchaient l'un près de l'autre et ne se parlaient pas. Quand un homme marche dans la rue près d'une femme, il ne la voit pas, mais il la sent: elle est encore plus proche, plus réelle que s'il la tenait serrée dans ses bras. La marche les fait s'accorder plus profondément, et il en alla ainsi pour Max, qui crut alors que Clarissa lui appartenait pour de bon; et non seulement Clarissa, mais la rue, les maisons, et bientôt tous les arbres du parc où ils pénétrèrent. Ils s'assirent sur un banc; les dernières feuilles de l'automne filtraient le soleil - et Max eut aussi le sentiment que ce soleil lui appartenait également; le soleil lui revenait de droit, tout simplement parce qu'il se trouvait assis là, sur ce banc, auprès de Clarissa. C'était un banc ordinaire, c'était un soleil ordinaire, et lui-même était en définitive un jeune homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire; seule Clarissa demeurait bel et bien mystérieuse dans la jolie lumière d'hiver ( son aérienne présence l'envoûtait et le brûlait en magnifiant ce petit carré de présent où ils étaient tombés).
Extrait de Vers le nord de Jean-Paul Chabrier in L'escampette Editions
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Le regard Calcutta
C'est elle.
Un puits sans fond de réprobation.
Elle n'est pas belle. Elle est rougeaude, croûteuse, hirsute et maigre. Elle a quelque chose de fiévreux, elle est magnifique et vibrante de colère. chat écorché, affamé. Je la sors de son lit, elle se cramponne en douceur à mes bras, elle est si légère que je manque de la lâcher, le poids d'un ballon d'anniversaire, elle lève sa tête chafouine vers moi, deux points d'interrogation qui me coupent les jambes.
C'est bien elle, et je le sais avec une certitude si absolue que je me demande si je n'ai pas rêvé de ce visage. Ce que je vois est familier, il me semble me voir en elle. Me voir à l'état pur sans âge. Un regard noir, une bouche pincée , une envie d'être aimée et consolée d'on ne sait quoi. Sa peau a été prélevée sur la mienne, sa dureté et son chagrin ont grandi avec moi, dans ma chambre d'enfant du bout du couloir.
Je connais ce bébé. Si je ne l'emmène pas, son souvenir ne me laissera pas en paix.
Je suis arrivée à destination.
Extrait de Tu n'es pas la fille de ta mère de Elisabeth Quin in Le livre de Poche
07:57 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, autobiographie, blog
13 avril 2008
Y a-t-il jamais eu dans l'histoire des hommes qui ont senti à ce point le sol se dérober sous leurs pieds, des hommes pour lesquels toutes les alternatives étaient également intolérables et dénuées de sens?
Voici l'homme.
Il est dans sa cellule ( cellule 92) de la prison militaire de Tegel, un faubourg de Berlin. Il est en train d'écrire. Ou de lire. Ou bien c'est le moment où il fait de la gymnastique. La demi-heure de promenade dans le parc est peu de choses pour quelqu'un habitué à la dépense physique. Alors il s'est donné un programme. Chaque jour. Chaque heure. Ne pas faiblir sur ce point, il le sait - heure du lever, heure de la gymnastique, heure de la lecture ( théologie ) , heure d'écrire, encore la lecture (histoire ). Mais bien sur il y a des blancs, des creux. L'ennui. La nostalgie. Et l'inquiétude des interrogatoires à venir ( tiendra-t-il? arrivera-t-il comme il l'a fait jusque-là à ne pas dévier de la ligne qu'il s'est fixée, des réponses préparées? pour le moment les interrogatoires ont été corrects, presque cordiaux, mais est-ce que cela va durer?) Il fait tout pour arriver fatigué au moment du coucher. Mais c'est bien souvent en vain. Alors il récite psaumes sur psaumes, des cantiques, des refrains, jusqu'à ce que la lassitude fasse son oeuvre. Mais au réveil, il faut tout recommencer. Gymnastique. Lecture. Écriture. Par la lucarne de la cellule il peut voir le sommet des arbres - chênes, tilleuls - et les clochers des églises qui dépassent des toits. Mais le plus impressionnant, ce sont les bombardements, la nuit - un lugubre feu d'artifice, il dit. (...) Depuis la fin du mois d'août ( 1943) , les bombardements sur Berlin se sont intensifiés. C'est pour cela qu'on l'a changé de cellule. Du troisième étage au premier. Il sait bien que c'est un privilège puisqu'il est impossible de mettre à l'abri les quelque 700 prisonniers qui sont enfermés ici. D'où les cris. Les appels. Les peurs quand les explosions se font proches. Rats pris au piège. Impossible de fuir.
Extrait de Sans autre guide ni lumière de Michel Séonnet in Gallimard, collection L'un et l'autre
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Vous ai-je dit que je compose la plupart de mes poèmes en marchant?
Depuis des semaines je n'ai pas pris la plume. Mais je ne m'en inquiète point. Je ne puis écrire que ce qui m'est plus ou moins donné. Le plus clair de mon temps se passe donc à attendre. Avant, quand la source se tarissait, je m'alarmais, pensais qu'elle ne rejaillirait plus, qu'il ne me viendrait plus rien. Maintenant, je sais que je peux garder confiance. Un jour ou l'autre, le doux murmure se fait entendre. Il ne s'agit que d'être prêt, de se mettre à son écoute, de capter ce qu'il balbutie ou me dicte d'une voix nette et clairement audible.
Extrait de Dans la lumière des saisons de Charles Juliet in P.O.L
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22 mars 2008
Il y a en moi une aberration aussi bien réglée que la pendule du four
III
je ferme les yeux. quand je les ouvre je suis au sommet d'une vallée d'or pur. pas d'éblouissement car l'or est terne et poudreux comme les cheveux de la mort quand elle court à travers la forêt suivie par une flotte de cerfs. ils broutent dans la clairière, dévorant des fleurs. leurs cous minces couverts de tatouages amhariques.
Extrait de Corps de Plane - écrits de 1970-79 de Patti Smith in Tristram
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19 mars 2008
Tout ce qui reste de feu la mer d'Aral
Je suis revenu au centre de la ville par le fond de la mer, marchant entre les arbustes comme s'il s'agissait d'algues. Une dizaine de bateaux s'était fait piéger par la descente des eaux. Ils reposaient sur le sable comme de gros jouets tristes. A l'aide d'une scie à métaux, un homme découpait le château de l'un d'eux, un joli petit caboteur à grosse cheminée ronde. Sur sa poupe, malgré la rouille, on pouvait encore lire son nom glorieux: Karakalpakie.
Extrait de Voyage aux pays du coton de Erik Orsenna in LIvre de poche
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16 mars 2008
Arcimboldi
tes yeux sont des prunes du nord
tes dents des amandes amères
ta poitrine un double abricot
deux brugnons tes flancs
une figue de Barbarie ton giron
mon coeur est une pastèque émilienne
i tuoi occhi sono prugne del nord
i tuoi denti mandorle amare
il tuo seno una doppia albicocca
due pesche noci i tuoi fianchi
un ficodindia il tuo grembo
il mio cuore è un'anguria emiliana.
Extrait de L'hippopotame de Luciano Erba in Verdier
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15 mars 2008
Tu as le droit d'être honnête avec toi-même
- Écoute-moi bien, Kafka Tamura, le sentiment que tu éprouves actuellement a fait l'objet de nombreuses tragédies grecques. Ce ne sont pas les humains qui choisissent leur destin mais le destin qui choisit les humains. Voilà la vision du monde essentielle de la tragédie grecque. et la tragédie - d'après Aristote - prend sa source, ironiquement, non pas dans les défauts mais dans les vertus des personnages. Tu comprends ce que je veux dire? Ce ne sont pas leurs défauts, mais leurs vertus qui entraînent les humains vers les plus grandes tragédies. Oedipe Roi, de Sophocle, en est un remarquable exemple. Ce ne sont pas sa paresse ou sa stupidité qui le mènent à la catastrophe mais son courage et son honnêteté. Il naît de ce genre de situation une ironie inévitable.
Extrait de Kafka sur le rivage de HARUKI MURAKAMI Belfond
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04 mars 2008
J'étais déjà devenu celui que j'aurais dû avoir peur de devenir
J'arrivai à un stop, je jetai un coup d'oeil dans le retroviseur et je vis mes propres yeux qui me regardaient. Seulement, pour la première fois, ce n'étaient pas mes yeux mais ceux de mon père, les yeux bleus d'un homme adulte, effrayés et secrets, furieux et hantés par la culpabilité, un regard dont avait disparu toute trace d'innocence. Et instantanément ils devinrent les yeux de l'espèce entière, appartenant tout autant à Art et à Donna qu'à mon père et à la mère d'Eleanor Hastings, et même, enfin, à moi et à la femme que j'avais l'intention d'épouser. Je vis à ce moment que je pouvais infliger chacune des terribles blessures dont ils avaient souffert, et que je pouvais souffrir de chacune des terribles blessures qu'ils étaient capables d'infliger - abandon, trahison, duperie, tout cela. Nos péchés nous décrivent et nos interdits décrivent nos péchés. Je le savais, j'avais bafoué chacun de mes interdits. J'étais un être humain aussi, enfin, et pas des meilleurs non plus, plus faible, plus bête, moins imaginatif que les bons.
Extrait de Histoire de réussir de Russel Banks in Actes Sud
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28 février 2008
Il est bien en train de parler à la femme la moins attirante qu'il ait jamais aperçue
Ron lève les yeux de son journal et, un léger sourire aux lèvres, découvre le visage de la femme la plus laide au'il ait jamais vue, ou même imaginée auparavant, et il continue à sourire doucement. Il se sent sombrer dans ses yeux brun foncé, minuscules et présentant un léger strabisme. Il se redresse et, pendant quelques secondes, étudie sa peau grêlée et couperosée, son nez en forme de truffe, sa grande bouche, ses dents mal plantées et disjointes, son menton à la fois lourd et fuyant. Il jette un regard sur sa tignasse d'un brun terne, et le long de son cou et de sa gorge dont la peau grise est brûlée par l'acné, puis revient aux yeux et, de nouveau, se sent fondre en elle.
- Que dites-vous? demande-t-il
Elle prend une cigarette mentholée en tapotant son paquet, et Ron l'allume rapidement. Soufflant la fumée par les ailes déployées de ses larges narines, elle parle à nouveau. Sa voix est nasillarde, une voix couleur chocolat.
Extrait de Sarah Cole: une histoire d'amour, extrait de Histoire de réussir de Russel Banks in Actes Sud
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