28 novembre 2008
On va cueillir des étoiles filantes
Ainsi, tous les soirs, nous portions, pendant à notre bras, une petite hotte que, chemin faisant, nous remplissions des choses les plus étranges. Par exemple, des petits graviers, des cailloux, des pierres, de la menthe, de l'origan, des fèves cueillies au bord des champs, des épis aux grains emplis de liquide couleur lactée, ou des scarabées volants, et même des fourmis, aux grosses ailes, et des criquets pas faciles à attraper, ou encore de bourdons saisis au vol, prisonniers de deux feuilles, ou des papillons affolés par le bruit de nos pas. Nous parvenions à prendre (...) des escargots blancs agglutinés, qui s'agrippaient aux tiges d'orge et d'avoine. Ou, si nous étions en septembre, des escargots collés, tout serrés, au chaume brûlé.
Extrait de La ruelle Bleue de Giuseppe Bonaviri in Le Seuil
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16 novembre 2008
Chagrins précoces
Trois jours et trois nuits durant des soldats passèrent devant notre maison. Pouvez-vous imaginer combien cela représente de soldats, quand ils passent pendant trois jours et trois nuits devant votre maison, sans interruption ! Ils étaient à pied et en charrette, à cheval et en camion. Trois jours et trois nuits durant. Et moi, je suis resté tout le temps dans ma cachette, sous le lilas. Le troisième jour dans l'après-midi, le dernier soldat passa. Il était resté loin derrière les autres. Il avait la tête bandée et portait un perroquet sur son épaule. J'attendis qu'il fût passé pour sortir du lilas. Rien ne laissait deviner que trois jours durant des soldats avaient traversé le village. Sauf peut-être le silence.
Extrait de Chagrins précoces de Danilo Kis in Fayard
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14 novembre 2008
Il est donc bien vrai que certains germes de haine se dissimulent au fond de tout sentiment qui unit deux créatures humaines
Qui saura jamais traduire par des mots la sensation de stupeur et de sécheresse désolée, qui, chez l'homme, succède aux pleurs versés inutilement, aux paroxysmes d'inutile désespérance ? Les pleurs sont un phénomène qui passe ; toute crise aboutit à une détente, tout accès est bref ; et, ensuite, l'homme se retrouve épuisé, le coeur aride, convaincu plus que jamais de sa propre impuissance, corporellement stupide et triste, avec devant lui l'impassible réalité.
Je cessai le premier de pleurer ; je rouvris le premier les yeux à la lumière ; je fis le premier attention à ma posture, à celle de Jiulane, aux objets environnants. Nous étions à genoux, l'un en face de l'autre, sur le tapis ; quelques sanglots la secouaient encore. La bougie brûlait sur la table, et, par moments, sa petite flamme s'agitait et s'inclinait comme sous un souffle de brise. Dans le silence, mon oreille perçut le bruit léger d'une montre qui était quelque part dans la chambre. La vie coulait, le temps fuyait. Mon âme était vide et solitaire.
Extrait de L'innocent de Gabriele D'Annunzio in Editions de la table Ronde
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12 novembre 2008
Je vous le disais, j'ai eu une enfance heureuse
Au commencement de ma biographie, il y a mon nom.
Je m'appelle Iréna Golebiowska.
Je n'ai aucune idée comment je vins au monde.
Tout ce que je sais, c'est que les premiers mois de ma vie se passèrent dans le ghetto. ma vraie mère était très petite, avec des cheveux châtains frisés. On dit qu'elle avait une très belle voix. On l'appelait le rossignol du ghetto. Son rêve était d'étudier au conservatoire.
Mon père avait sept ans de plus qu'elle. Un homme imposant, avec des yeux bleus. Il n'avait pas l'air juif. Je lui ressemble beaucoup. Si ce n'est les cheveux. Ils ont eu longtemps les reflets roux de ceux de ma mère.
Voilà pour mon héritage.
On a réussi à me sortir du ghetto et à me placer en ville. Mes parents adoptifs étaient un peu plus âgés que mon père et ma mère. Ils n'avaient pas d'enfants. seulement deux chiens.
On m'a raconté que pendant la guerre, après qu'ils m'avaient donné à manger, ils s'occupaient des chiens. Ensuite, seulement, ils pensaient à se nourrir. Parfois il ne restait rien.
Les chiens étaient si bons. Je les aimais tant ! Ils me léchaient les joues quand je boudais, et cela me faisait pouffer de rire...
Voilà pour mes origines.
Extrait de Le mur entre nous de Tecia Werbowski in Actes Sud collection Un endroit où aller
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11 novembre 2008
C'étaient les gens les plus beaux que j'aie rencontrés jusqu'ici
Beaux, indolents, magnifiques! Ils n'avaient rien de la maîtrise et de la chaleur figée que l'on sentait dans la voix et les yeux de l'interprète. Chez eux, l'ardeur s'épanchait. L'histoire ne les avait pas touchés, elle n'avait jamais eu lieu. Et on sentait comme une folie latente.
Elle avait un corps vigoureux et souple, un beau cou, une peau nette. Elle portait des vêtements d'étoffe fine, d'une manière quelque peu négligée. Du fond de son regard aussi lisse que la soie, on discernait des éclairs continuels, comme dans un ciel d'été. Serge, son mari, qui semblait plus petit qu'elle, était un jeune homme blond et mince, d'une trentaine d'années, au physique peut-être parfait, et au sourire détaché, lointain.
Pierre, leur ami, était une personne que l'on aurait remarquée dans une foule de cent jeunes officiers tout aussi beaux. Plus qu'un jeune homme, c'était une sorte de divinité sauvage. Sur sa tête d'enfant, il avait une masse envahissante de cheveux blonds frisés. Sous ses cheveux, un front de marbre blanc. Et sous ce marbre, ses yeux d'un bleu profond et voilé comme ceux des nouveaux-nés, regardaient au loin, immobiles et désenchantés. Il était surprenant de voir à cette table, au hasard d'une telle rencontre, cet homme triste jusqu'aux larmes. Il ne se souciait nullement de cacher sa tristesse. Peut-être ne s'en apercevait-il pas.
Extrait de Le train russe de Anna-Maria Ortese in Terrain Vague Losfed.
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10 novembre 2008
Dans une lumière étincelante apparut le soleil
Celui qui ne l'a pas vue, celui qui y vient pour la première fois, qu'il sache que la France, à l'aube, aborde les trains qui roulent vers Paris, et offre clandestinement, enveloppé dans un mouchoir de brume, son coeur rouge et bleu. Personne ne monte, dans le train, pour vous proposer du café, du thé, du chocolat, comme en Italie, en Angleterre, en Russie - vous pourriez aussi bien mourir - mais la France en personne aborde les longs convois couverts de fumée et de froidure, et offre son coeur rouge et bleu. Je ne saurais de quelle manière nommer le vert de ses forêts et le rouge de ses toitures, qui sont vertes et rouges pour ainsi dire, elles sont surtout bleues (rouges les fenêtres, à l'aube); c'est peut-être le mouvement qui y fait penser. L'approche de cette terre, enveloppée dans le bourracan de l'aube, toute moelleuse de prés, toute mystérieuse de forêts, toute reluisante d'eaux, toute auréolée de nuages blancs.
Extrait de Le murmure de Paris de Anna-Maria Ortese in Terrain Vague Losfeld
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04 mai 2008
Il pourra à loisir disperser longtemps son âme endolorie aux quatre vents de ses amours mélancoliques
Ils marchaient l'un près de l'autre et ne se parlaient pas. Quand un homme marche dans la rue près d'une femme, il ne la voit pas, mais il la sent: elle est encore plus proche, plus réelle que s'il la tenait serrée dans ses bras. La marche les fait s'accorder plus profondément, et il en alla ainsi pour Max, qui crut alors que Clarissa lui appartenait pour de bon; et non seulement Clarissa, mais la rue, les maisons, et bientôt tous les arbres du parc où ils pénétrèrent. Ils s'assirent sur un banc; les dernières feuilles de l'automne filtraient le soleil - et Max eut aussi le sentiment que ce soleil lui appartenait également; le soleil lui revenait de droit, tout simplement parce qu'il se trouvait assis là, sur ce banc, auprès de Clarissa. C'était un banc ordinaire, c'était un soleil ordinaire, et lui-même était en définitive un jeune homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire; seule Clarissa demeurait bel et bien mystérieuse dans la jolie lumière d'hiver ( son aérienne présence l'envoûtait et le brûlait en magnifiant ce petit carré de présent où ils étaient tombés).
Extrait de Vers le nord de Jean-Paul Chabrier in L'escampette Editions
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Le regard Calcutta
C'est elle.
Un puits sans fond de réprobation.
Elle n'est pas belle. Elle est rougeaude, croûteuse, hirsute et maigre. Elle a quelque chose de fiévreux, elle est magnifique et vibrante de colère. chat écorché, affamé. Je la sors de son lit, elle se cramponne en douceur à mes bras, elle est si légère que je manque de la lâcher, le poids d'un ballon d'anniversaire, elle lève sa tête chafouine vers moi, deux points d'interrogation qui me coupent les jambes.
C'est bien elle, et je le sais avec une certitude si absolue que je me demande si je n'ai pas rêvé de ce visage. Ce que je vois est familier, il me semble me voir en elle. Me voir à l'état pur sans âge. Un regard noir, une bouche pincée , une envie d'être aimée et consolée d'on ne sait quoi. Sa peau a été prélevée sur la mienne, sa dureté et son chagrin ont grandi avec moi, dans ma chambre d'enfant du bout du couloir.
Je connais ce bébé. Si je ne l'emmène pas, son souvenir ne me laissera pas en paix.
Je suis arrivée à destination.
Extrait de Tu n'es pas la fille de ta mère de Elisabeth Quin in Le livre de Poche
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13 avril 2008
Y a-t-il jamais eu dans l'histoire des hommes qui ont senti à ce point le sol se dérober sous leurs pieds, des hommes pour lesquels toutes les alternatives étaient également intolérables et dénuées de sens?
Voici l'homme.
Il est dans sa cellule ( cellule 92) de la prison militaire de Tegel, un faubourg de Berlin. Il est en train d'écrire. Ou de lire. Ou bien c'est le moment où il fait de la gymnastique. La demi-heure de promenade dans le parc est peu de choses pour quelqu'un habitué à la dépense physique. Alors il s'est donné un programme. Chaque jour. Chaque heure. Ne pas faiblir sur ce point, il le sait - heure du lever, heure de la gymnastique, heure de la lecture ( théologie ) , heure d'écrire, encore la lecture (histoire ). Mais bien sur il y a des blancs, des creux. L'ennui. La nostalgie. Et l'inquiétude des interrogatoires à venir ( tiendra-t-il? arrivera-t-il comme il l'a fait jusque-là à ne pas dévier de la ligne qu'il s'est fixée, des réponses préparées? pour le moment les interrogatoires ont été corrects, presque cordiaux, mais est-ce que cela va durer?) Il fait tout pour arriver fatigué au moment du coucher. Mais c'est bien souvent en vain. Alors il récite psaumes sur psaumes, des cantiques, des refrains, jusqu'à ce que la lassitude fasse son oeuvre. Mais au réveil, il faut tout recommencer. Gymnastique. Lecture. Écriture. Par la lucarne de la cellule il peut voir le sommet des arbres - chênes, tilleuls - et les clochers des églises qui dépassent des toits. Mais le plus impressionnant, ce sont les bombardements, la nuit - un lugubre feu d'artifice, il dit. (...) Depuis la fin du mois d'août ( 1943) , les bombardements sur Berlin se sont intensifiés. C'est pour cela qu'on l'a changé de cellule. Du troisième étage au premier. Il sait bien que c'est un privilège puisqu'il est impossible de mettre à l'abri les quelque 700 prisonniers qui sont enfermés ici. D'où les cris. Les appels. Les peurs quand les explosions se font proches. Rats pris au piège. Impossible de fuir.
Extrait de Sans autre guide ni lumière de Michel Séonnet in Gallimard, collection L'un et l'autre
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Vous ai-je dit que je compose la plupart de mes poèmes en marchant?
Depuis des semaines je n'ai pas pris la plume. Mais je ne m'en inquiète point. Je ne puis écrire que ce qui m'est plus ou moins donné. Le plus clair de mon temps se passe donc à attendre. Avant, quand la source se tarissait, je m'alarmais, pensais qu'elle ne rejaillirait plus, qu'il ne me viendrait plus rien. Maintenant, je sais que je peux garder confiance. Un jour ou l'autre, le doux murmure se fait entendre. Il ne s'agit que d'être prêt, de se mettre à son écoute, de capter ce qu'il balbutie ou me dicte d'une voix nette et clairement audible.
Extrait de Dans la lumière des saisons de Charles Juliet in P.O.L
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