15 juin 2008
Vous êtes un faussaire remarquable
Adam laissa son regard errer sur les meubles, les livres, cherchant désespérément à quoi se raccrocher. Il avait perdu. Totalement perdu. Sa copie, si remarquable soit-elle, ne passerait pas l'examen d'une expertise en laboratoire. Lumière rasante, microphotographie, macrophotographie, rayonnement infra-rouge ... Il fallait qu'il quitte cet endroit, qu'il s'enfuie. La fenêtre donnait sur le jardin. de là, il pouvait escalader le mur et atteindre la rue. Le petit gardien à l'entrée ne semblait pas être un problème.
Sonné, il demeurait cependant, immobile devant la fenêtre. Dans le jardin, un gros rat gris passa mollement. Épuisés par la chaleur, les arbres perdaient leurs feuilles. Tant d'efforts pour ce résultat minable. Où avait-il pêché?
Extrait de Ubiquité de Claire Wolniewicz in Viviane Hamy
19:03 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman
07 juin 2008
Son nom répété sur les lèvres des êtres au coeur brisé
Le Cheikh Labib est une figure antique de notre ruelle. Il m'apparaît comme un monument au même titre que le monastère, le tunnel ou le sabil. Il s'est choisi un emplacement avant l'entrée du tunnel. Il s'assied là sur une fourrure, tenant dans ses mains un encensoir qui diffuse une odeur grasse et envoûtante. Il porte une gallabieh blanche et une calotte verte; ses yeux peints au khôl cachent une vue basse; il porte autour de son cou un long chapelet dont la houppe repose sur son giron.
Les femmes se pressent autour de lui, elles s'accroupissent en silence, lui tendent leur mouchoir et demeurent suspendues à la parole qui sortira de sa bouche. Il marmonne insdistinctement, puis baille et s'étire, et finit par lâcher un mot unique comme " regarde! " ou un proverbe comme " Vous qui partez, que Dieu vous épargne le mal de ceux qui arrivent". La femme comprend ce qu'elle peut, son visage s'irradie de joie ou se ferme de tristesse, puis elle glisse sa pièce sous la fourrure et s'en va.
Extrait de Récits de notre quartier de Naguib Mahfouz in Babel Actes Sud
08:34 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, littérature arabe
06 juin 2008
Pour surmonter les modes, l'isolement et un esprit qui ne se laisse pas égarer sont l'unique moyen d'être sauvé
De mon grand-père j'ai pris à perpétuité l'habitude de me lever tôt, presque toujours avant cinq heures du matin. Ce rituel se répète: dans la conscience ininterrompue que toute action n'est qu'une action sans aucun sens et en s'opposant aux forces de paresse qui s'exercent sans arrêt on fait face aux saisons par la même discipline que l'on s'impose jour après jour. Mon isolement est durant de longues périodes un isolement total du corps comme de l'esprit. En me soumettant à mes besoins complètement avec une fermeté incorruptible, je viens à bout de moi-même.(...) C'est seulement parce que je m'oppose à moi-même et que je suis effectivement toujours opposé à moi-même que j'ai obtenu la capacité d'être. Lorsque j'écris je ne lis rien, lorsque je lis, je n'écris rien, et je ne lis rien durant de longues périodes, je n'écris rien, cela me répugne pareillement. Durant longtemps, l'écriture aussi bien que la lecture me sont odieuses, je suis condamné à l'inaction, c'est-à-dire livré à l'examen approfondi, taraudant, de ma catastrophe au plus haut point personnelle, d'une part en tant que curiosité, d'autre part en tant que confirmation de tout ce que je suis aujourd'hui et ce que je suis devenu avec le temps dans les conditions qui me sont propres, conditions tout aussi quotidiennes que peu naturelles, artificielles et même perverses.
Extrait de La cave de Thomas Bernhard in L'Imaginaire Gallimard
22:45 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman
21 mai 2008
La Ravie
Clapotis sur la coque. La jonque de bambou et de bois goudronné branle à peine. Pas un souffle. Les voiles sales, ridées, marbrées de sel, oscillent mollement contre les mâts comme des oreilles d'éléphant fatigués. Trois jours que la jonque languit au large, en bouchon immobile. L'équipage ronfle, rote, mâche ses mots rouges de bétel. Moi sur le pont, à la poupe, suant des torrents, je mords mes lèvres vertes pour ne pas vomir mes boyaux, vautré sur un rouleau de grelin.
Extrait de Grains de beauté et autres minuties d'un collectionneur de mouches de Frédéric Clément in Actes Sud
15:48 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman
18 mai 2008
Ce qui est certain, c'est mon avidité pour les livres
Je vais tenter de dresser peu à peu une liste de toutes les choses qui sont certaines en moi, plus tard viendront celles qui sont dignes de foi, puis celles qui sont possibles, etc. Ce qui est certain, c'est mon avidité pour les livres. Je ne veux point tant les posséder ou les lire que les voir, que me convaincre de leur existence dans la vitrine d'in libraire. S'il se trouve quelque part plusieurs exemplaires d'un même livre, chacun d'eux me ravit. C'est comme si cette avidité partait de l'estomac, comme si elle était un appétit dévoyé. Les livres que je possède me donnent moins de joie que les autres, ceux de mes soeurs, en revanche, me font déjà plaisir. L'envie de les posséder est un désir incomparablement plus faible, elle est presque absente.
Extrait de Journal Année 1911 de Franz Kafka in Grasset
19:17 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal, kafka
Il la trouvait chaque jour plus belle
Au cercle, on ne parlait plus que la dame venue s'installer à l'auberge de Sciaverio: elle était italienne et se nommait Keppler, les uns disaient qu'elle était de Patti et femme d'un Allemand, les autres soutenaient qu'il s'agissait d'une certaine Mincuzza de Naso, qui avait parcouru l'Italie en faisant les quatre cents coups. Ils en parlaient avec suffisance et dédain, mais le matin, en se promenant sous les arcades du cercle qui donnait justement sur l'auberge, ils guettaient dans l'espoir de la voir paraître. L'après-midi les jeunes gens la suivaient et beaucoup de vieux, même ceux qui ne mettaient plus un pied devant l'autre depuis des années et des années, se hissaient tant bien que mal jusqu'à la Petite Chapelle uniquement pour voir Mme Keppler faire de longues promenades, la tête haute et le visage souriant , toute de blanc vêtue, telle une statue.
Extrait de Sous tutelle tiré de Petits remous de Maria Messina in Actes Sud
08:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelles, italie
10 mai 2008
Que la femme soit belle, que l'homme soit grand et généreux
Le retour, la tasse de tilleul avant de se coucher, avec un biscuit, un morceau de fromage, trouvés dans le buffet de cuisine, même s'ils avaient fait un dîner somptueux... Le confort de ce large lit de fer, avec le sommier défoncé au milieu, les deux corps qui se tournent et se retournent en même temps, comme un ballet bien réglé, se soutenant, s'entraidant jusque dans le sommeil. La respiration de l'autre, une garantie contre ce qui grimace dans le noir, des conversations comme des rêves que la nuit garde prisonniers. La confiance... La confiance qui berce la fatigue, dénoue les nerfs, s'interpose entre l'homme et la solitude de la tombe.
Extrait de La vie privée dans Le premier accroc coûte deux cents francs d' Elsa Triolet in Folio
08:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelles, roman
04 mai 2008
Peu à peu les couleurs s'obscurcirent
Le soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de Saint-Marc, les coupoles de Sainte – Marie, et cette pépinière de flèches et de minarets qui s’élèvent de tous les points de la ville se dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l’horizon. Le ciel arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge cerise au bleu de smalt ; et l’eau, calme et limpide comme une glace, recevait exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville elle avait l’air d’un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n’ai vu Venise si belle et si féerique. Cette noire silhouette, jetée entre le ciel et l’eau ardente comme dans une mer de feu, était alors une de ces sublimes aberrations d’architecture que le poète de l’Apocalypse a dû voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem nouvelle, et qu’il la comparait à une belle épousée de la veille. Peu à peu les couleurs s‘obscurcirent, les contours devinrent plus massifs, les profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l’aspect d’une flotte immense, puis d’un bois de hauts cyprès où les canaux s’enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté.10:12 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, venise
Il pourra à loisir disperser longtemps son âme endolorie aux quatre vents de ses amours mélancoliques
Ils marchaient l'un près de l'autre et ne se parlaient pas. Quand un homme marche dans la rue près d'une femme, il ne la voit pas, mais il la sent: elle est encore plus proche, plus réelle que s'il la tenait serrée dans ses bras. La marche les fait s'accorder plus profondément, et il en alla ainsi pour Max, qui crut alors que Clarissa lui appartenait pour de bon; et non seulement Clarissa, mais la rue, les maisons, et bientôt tous les arbres du parc où ils pénétrèrent. Ils s'assirent sur un banc; les dernières feuilles de l'automne filtraient le soleil - et Max eut aussi le sentiment que ce soleil lui appartenait également; le soleil lui revenait de droit, tout simplement parce qu'il se trouvait assis là, sur ce banc, auprès de Clarissa. C'était un banc ordinaire, c'était un soleil ordinaire, et lui-même était en définitive un jeune homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire; seule Clarissa demeurait bel et bien mystérieuse dans la jolie lumière d'hiver ( son aérienne présence l'envoûtait et le brûlait en magnifiant ce petit carré de présent où ils étaient tombés).
Extrait de Vers le nord de Jean-Paul Chabrier in L'escampette Editions
08:22 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, blog
Le regard Calcutta
C'est elle.
Un puits sans fond de réprobation.
Elle n'est pas belle. Elle est rougeaude, croûteuse, hirsute et maigre. Elle a quelque chose de fiévreux, elle est magnifique et vibrante de colère. chat écorché, affamé. Je la sors de son lit, elle se cramponne en douceur à mes bras, elle est si légère que je manque de la lâcher, le poids d'un ballon d'anniversaire, elle lève sa tête chafouine vers moi, deux points d'interrogation qui me coupent les jambes.
C'est bien elle, et je le sais avec une certitude si absolue que je me demande si je n'ai pas rêvé de ce visage. Ce que je vois est familier, il me semble me voir en elle. Me voir à l'état pur sans âge. Un regard noir, une bouche pincée , une envie d'être aimée et consolée d'on ne sait quoi. Sa peau a été prélevée sur la mienne, sa dureté et son chagrin ont grandi avec moi, dans ma chambre d'enfant du bout du couloir.
Je connais ce bébé. Si je ne l'emmène pas, son souvenir ne me laissera pas en paix.
Je suis arrivée à destination.
Extrait de Tu n'es pas la fille de ta mère de Elisabeth Quin in Le livre de Poche
07:57 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, autobiographie, blog


