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28 février 2008

Il est bien en train de parler à la femme la moins attirante qu'il ait jamais aperçue

1985041505.jpgRon lève les yeux de son journal et, un léger sourire aux lèvres, découvre le visage de la femme la plus laide au'il ait jamais vue, ou même imaginée auparavant, et il continue à sourire doucement. Il se sent sombrer dans ses yeux brun foncé, minuscules et présentant un léger strabisme. Il se redresse et, pendant quelques secondes, étudie sa peau grêlée et couperosée, son nez en forme de truffe, sa grande bouche, ses dents mal plantées et disjointes, son menton à la fois lourd et fuyant. Il jette un regard sur sa tignasse d'un brun terne, et le long de son cou et de sa gorge dont la peau grise est brûlée par l'acné, puis revient aux yeux et, de nouveau, se sent fondre en elle.

- Que dites-vous? demande-t-il

Elle prend une cigarette mentholée en tapotant son paquet, et Ron l'allume rapidement. Soufflant la fumée par les ailes déployées de ses larges narines, elle parle à nouveau. Sa voix est  nasillarde, une voix couleur chocolat.

Extrait de Sarah Cole: une histoire d'amour, extrait de Histoire de réussir de Russel Banks in Actes Sud

25 février 2008

Même si je m'épuisais à décrire, vous ne pourriez imaginer

369086126.jpgJe dois évoquer les mains des artistes, la façon dont, tels des soignants, ils nettoyaient au pinceau la moindre blessure de la peinture, avant d'y appliquer à petites touches le pansement léger d'un peu de couleur. Les mouvements très précis de leurs doigts me captivaient. En bas, l'un des artistes semblait tenir dans ses mains l'ourlet de la robe peinte. La pourpre au bout de son pinceau ranimait la courbe estompée d'une jambe, la faisait revivre. A côté les couleurs étaient pâles, la robe s'effaçait. Pour parler comme les poètes, la jambe était d'or et d'argent et l'étoffe satinée semblait immatérielle.

Extrait de La route des infidèles de Ali Erfan in Éditions de l'aube

23 février 2008

Une autre naissance

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Tout mon être n’est qu'un verset
Qui se répète en lui même
Qui te portera à l'aube des éclosions
Et des floraisons éternelles.
Je t'ai soupiré,
Je t'ai uni avec l'arbre, l'eau et le feu,

Dans ce verset.

La vie est peut être
Une longue avenue où
           chaque jour une femme passe
                   portant un panier.

La vie est peut être
Une corde avec laquelle
           un homme se pend
                   à une branche.

La vie est peut être
Un enfant qui revient de l'école.
La vie est peut être
Le temps d'une cigarette
Pendant cet engourdissement
Entre deux actes d'amour.

La vie est peut être
Le regard ébahi d'un homme
Qui soulève son chapeau pour
Saluer un autre passant, Avec un sourire impersonnel.
La vie est peut être
Cet instant rétréci
Quand mon regard se brise dans tes pupilles.

Et dans cela il y a une sensation
Que je confonds avec ma connaissance de la Lune
Et ma perception de l'ombre.

Dans une chambre aussi grande que la solitude
Mon cœur, grand comme l'amour,
Regarde les prétextes simples de son bonheur,
La beauté des fleurs fanées dans un vase,
Les pousses tendres que tu plantas dans notre jardin


Mon cœur, grand comme l'amour
Ecoute le chant des canaris
S'envolant dans l'espace d'une fenêtre.

Hélas
C'est mon sort
C'est mon sort,
Mon sort.
Un ciel que voile un rideau tombant.
Mon destin: descendre un escalier abandonné

Aboutir à quelque chose de sordide et d'étrange.
Mon destin: une promenade triste
Dans un jardin de souvenirs,
Expier, dans la tristesse d'une voix qui me dit

"J'aime tes mains"!

Je planterai mes mains dans le jardin
Je pousserai, je le sais, je le sais, je le sais...
Et les hirondelles pondront
Dans le creux violacé de mes doigts.

A mes oreilles je pendrai des boucles
Faites de cerises jumelles
Et je collerai sur mes ongles des pétales de dahlias.

Il existe une rue où les garçons
Qui me faisaient la cour,
Cheveux emmêlés, cous maigres, jambes fébriles,
Pensent encore à une fillette
Emportée une nuit par le vent.
Il existe une rue que mon coeur
A dérobée aux quartiers de mon enfance.

Le voyage d'une forme, le long de la ligne du temps,
Image consciente revenant du festin des miroirs,
Donne vie à cette ligne asséchée.

C'est ainsi que l'un meurt
Et que l'autre reste.

Aucun pêcheur ne peut trouver de perles
Dans un caniveau
Quand il se perd dans un gouffre.

Je connais une petite fée triste
Qui demeure dans un océan.
Elle chante doucement son cœur dans une petite flûte.
Une petite fée triste
Qui meurt la nuit dans un baiser
Et renaît à l'aube dans un baiser.
 

Extrait de Une autre Naissance de  Forough Farrokhzâd

Texte francais de Parviz Abolghassemi - 2001

17 février 2008

Jorge Luis Borges

05da3e536a836d03c1169ced9c1c86f8.jpgBorges est sans doute le dernier écrivain humaniste qui subsiste en ce monde; c'est le poète de l'histoire, l'érudit de la poésie, dont les écrits donnent rendez-vous aux splendeurs secrètes de toutes les traditions, sublimées en d'éblouissantes et captieuses alchimies. En particulier, compte tenu de la naissance et de la nature de Borges, la tradition arabo-hispanique; mais aussi la platonicienne, la cathare, la gnostique, la cabaliste, l'alchimique. Le tout se trouvant compliqué par un perfide et très subtil réseau d'ironies cérémoniales: le conteur rituel est vêtu d'un costume anglais.

Extrait de La noix d'or de Cristina Campo in L'Arpenteur

Au musée du Louvre

2918f297264fa285503488f627d2242f.jpgLa nuit, un gardien se réveille en sursaut, il a entendu du bruit.

Mais il murmure en souriant: " Ce n'est rien, le fou rire de la Joconde, ça la prend de temps en temps. "

Et il se rendort tout content.

Extrait de Imaginaires de Jacques Prévert in Folio

16 février 2008

Ce meurtre allait-il le poursuivre toute sa vie?

d0fb6abf61d386363d4415870c34de7b.jpgPourquoi la tache rouge était-elle plus large que jamais? Une horrible maladie semblait se répandre sur toute la main ridée. Les pieds semblaient éclaboussés de sang. Même sur la main qui n'avait pas tenu le couteau il y avait du sang. Avouer ? Cela signifiait-il qu'il devait avouer, renoncer,  être pendu? Il se mit à rire, l'idée était monstrueuse. D'ailleurs même s'il avouait, qui le croirait? Il  ne restait aucune trace du meurtre, nulle part. Tout ce qui avait appartenu au cadavre était détruit. Il avait brûlé lui-même ce qui était resté en bas. On dirait simplement qu'il était fou. On l'enfermerait, s'il continuait à raconter cette histoire... Pourtant c'était son devoir d'avouer. Il allait qu'il fût déshonorer, qu'il expiât publiquement. Il y avait un Dieu qui demandait aux hommes de confesser leurs péchés à la face du monde aussi bien qu'à la face des cieux. Rien ne pouvait le laver de son crime tant qu'il n'aurait pas avouer. Son crime? Il haussa les épaules.

Extrait de Le portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde in Pocket

Des nouvelles vraies ou fausses crépitent dans des récepteurs

2446ff880237878b91862b02f373ddf4.jpgLe long des rues, de haut en bas des maisons noires, les dormeurs s'étagent comme des morts aux flancs des catacombes; les époux dorment, portant dans leurs corps moites et chauds les vivants de l'avenir, les révoltés, les résignés, les violents et les habiles, les saints, les sots, les martyrs. Une nuit végétale, pleine de sèves et de souffles, plie et frissonne dans les pins du Pincio et de la Villa Borghese, restes des immenses jardins patriciens d'autrefois détruits par la spéculation qui sévit sur les villes. Le chant des fontaines s'élève plus pur et plus aigu dans la nuit silencieuse; et, sur la place de Trevi, où une onde noire coulait au pied du Neptune de pierre, Oreste Marinunzi, l'ouvrier du Service des Eaux, ayant réparé sa fuite, enjamba rapidement la balustrade du bassin, plongea les deux mains dans l'anfractuosité d'un rocher, racla au hasard, et en retira quelques pièces de monnaies jetées à l'eau par les imbéciles.

Extrait de Denier du rêve de Marguerite Yourcenar in NRF Gallimard (version définitive)

10 février 2008

Pour la première fois depuis longtemps , je me regardais un long moment droit dans les yeux dans le miroir

d091259872bb1a3b6ca6d604b50fe085.jpg- Écoute, Hajime, je me rends très bien compte que je fais une erreur en te demandant une chose pareille. Et que c'est un fardeau trop lourd pour toi. Mais tu es la seule personne à qui je peux m'adresser. Il faut absolument que je me rende là-bas, et je ne veux pas y aller seule. Il n'y a personne d'autre que toi à qui je peux demander de m'accompagner.

Je la fixai droit dans les yeux. Ses pupilles ressemblaient à deux mares paisibles au pied d'une source de montagne jaillissant à l'ombre des rochers, deux mares protégées du moindre souffle de vent. Rien n'y bougeait, il y régnait un silence absolu. En regardant profondément dedans, il me semblait que j'allais voir apparaître l'image qui se reflétait à la surface de l'eau.

Extrait de Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil de Haruki Murakami in Belfond Collection 10/18

 

09 février 2008

Nous allons partir, Sarah, nous allons partir

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Brusquement, je m'aperçus qu'elle dormait. Épuisée par sa fuite, elle s'était endormie contre mon épaule comme elle l'avait fait si souvent jadis, dans des taxis, sur des impériales d'autobus ou des bancs de jardin public. Je ne bougeai pas et la laissai reposer. Rien ne pouvait la déranger dans cette église obscure. Les cierges vacillaient autour de la Vierge et nous étions tout à fait seuls. La courbature qui montait lentement vers mon épaule, à l'endroit où mon bras soutenait sa tête, était la sensation la plus agréable que j'eusse jamais éprouvée.

Extrait de La fin d'une liaison de Graham Greene in 10-18

 

Soudain la perspective s'ouvrit sur un lac

8e7a111f1d74aade3a55b55193210b76.jpgSankichi restait à contempler les gros flocons qui disparaissaient l'un après l'autre à la surface de l'eau, quand il découvrit un mouvement sur la montagne en face. Cela s'approchait en traversant le ciel cendré: une bande d'oiseaux arrivait. Leurs grandes ailes étaient couleur de neige. Même lorsqu'ils vinrent voltiger sous les yeux de Sankichi, il n'entendit pas le moindre bruit, comme si la neige était devenue ailes. Toutes déployées, peut-être ne produisaient-elles aucun bruissement? La neige en tombant, faisait-elle flotter ces oiseaux?

Cherchant à les compter, il en trouva sept, puis onze, mais Sankichi, au lieu de s'y perdre, s'en amusait:

- Quel genre d'oiseau?... Et combien êtes-vous ?

- Nous ne sommes pas des oiseaux. Tu ne vois donc pas celles qui sont assises sur nos ailes? répondirent les oiseaux de neige.

- Ah si! J'ai compris! dit Sankichi.

Transportées ainsi par les oiseaux dans la neige, c'étaient les femmes qui l'avaient aimé. A laquelle parlerait-il en premier?

Extrait de Neige, extrait de Récits de la paume de la main de Yasunari Kawabata in Albin Michel

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