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31 janvier 2008

Mais un jour vint, enfin, où...

e22279d9e8a21773080e9066ae8e1c4a.jpgC'est un dimanche, vers la fin de la matinée, que j'arrivai à Perth, en pleine Calédonie. Mes yeux fatigués ne virent d'abord qu'une petite ville endormie sous un rêve d'asphalte, des maisons de briques qui n'avaient pas eu le courage de monter au premier, un petit commerce mesquin qui renonçait en maugréant à n'être plus local, sans s'élever pour cela, au grand lyrisme moderne de la camelote. Quelques vieux fiacres à quatre roues et des Ford blessées attendaient le voyageur. Je ne vis aucune de ces rivières mousseuses, s'échappant du flanc des roches, qui m'avaient été promises, ni surtout cette région favorisée dont j'attendais tant.

Extrait de L'innocente à Paris ou la Jolie fille de Perth de Paul Morand in Bibliothèque de la Pléiade

27 janvier 2008

Quel fut mon effroi!

316abb3f2a3b2d8e539da2a120caa770.jpgEn me retournant, j'aperçus l'homme en habit gris, qui me suivait et venait à moi. Il m'ôta d'abord son chapeau, et s'inclina plus profondément que jamais personne n'avait fait devant moi. IL était clair qu'il voulait me parler, et je ne pouvais plus l'éviter sans impolitesse. Je lui ôtais donc aussi mon chapeau et lui rendis son salut.

Je restai la tête nue, en plein soleil, immobile comme si j'eusse pris racine sur le sol; je le regardais fixement, avec une certaine crainte, et je ressemblais à l'oiseau que le regard du serpent a fasciné. (...)

Nous demeurâmes court tous les deux, et je crois que la rougeur nous monta également au visage.

Après un intervalle de silence, il reprit la parole:

" Pendant le peu de moments que j'ai joui du bonheur de me trouver auprès de vous, j'ai, à plusieurs reprises.. je vous demande mille excuses, Monsieur, si je prends la liberté de vous le dire... j'ai contemplé avec une admiration inexprimable l'ombre superbe que sans aucune attention et avec un noble mépris, vous jetez à vos pieds... cette ombre même que voilà. Encore une fois, Monsieur, pardonnez à votre humble serviteur l'insigne témérité de sa proposition: daigneriez-vous consentir à traiter avec moi de ce trésor? Pourriez-vous vous résoudre à me le céder?

Extrait de L'étrange histoire de Peter Schlemihl de Chamisso in Livre de Poche

C'était juste le bruit du vent

90377efb8ef28b774cce7cbc02d68e5e.jpgAutrefois, dans mon adolescence, je ne photographiais que ce qui approchait de sa fin. Peau desséchée, fleur fanée, chien décharné, lézard racorni, prostituée décatie, ville délabrée...

L'appareil serré contre moi, je déambulais à l'affût d'une manifestation de la vie sur le point de s'éteindre. C'est à cette époque que l'instant qui précède la mort m'apparut dans toute sa beauté et sa fugacité. J'éprouvais de la compassion pour une fleur sauvage piétinée ou le corps d'un animal abandonné dans une ruelle. Je décorais au fur et à mesure les murs ternes de ma chambre de ces clichés.

Découvrant un jour les thèmes qui m'attiraient, mon père s'étonna.

- Mais pourquoi ne prends-tu en photo que des choses aussi sinistres?

A ses yeux, mes sujets de prédilection ne pouvaient paraître qu'étranges et singulièrement lugubres. Il était incapable de saisir la beauté qui réside dans une fleur écrasée ou le cadavre d'un animal.(...)

Pourtant il n'y avait aucune ambiguïté pour moi, je n'aimais pas la mort en soi. Je cherchais à capter quelque chose au sein même du processus de disparition. Car plus la vie s'approche de son terme, plus grandit l'intensité de chqaue instant, plus augmente la tension dramatique.

Extrait de Objectif de Hitonari Tsuji in 10/18

24 janvier 2008

Qu'est-ce qui rend un livre vivant?

a472e2fade54955e8864d3966b143f5a.jpgJe suis assis dans une petite pièce dont tout un panneau est tapissé de livres. C'est la première fois que j'ai eu le plaisir de travailler avec un semblant de bibliothèque. Il n'y a sans doute guère plus de cinq cents volumes en tout, mais, pour la plupart, je les ai choisis. C'est la première fois depuis mes débuts dans la carrière d'écrivain que je suis entouré d'une bonne partie des livres que j'ai toujours eu envie de posséder.(...)

Un des premiers souvenirs que j'associe à la lecture, c'est celui des efforts que j'ai dû faire pour me procurer des livres. Et encore, qu'on ne s'y trompe pas, pas pour m'en assurer la possession, mais seulement pour mettre la main dessus. Dès l'instant où la passion de la lecture s'est emparée de moi, je n'ai rencontré que des obstacles. A la bibliothèque, les livres que je voulais étaient toujours sortis. Et je n'avais, bien entendu, jamais l'argent pour les acheter. Il ne fallait pas songer non plus à obtenir de la bibliothèque de mon quartier - j'avais alors dix-huit ou dix-neuf ans - la permission d'emprunter un ouvrage aussi " démoralisateur" que la Chambre rouge de Strindberg. A cette époque, les livres interdits aux jeunes lecteurs étaient marqués d'étoiles, une , deux ou trois selon le degré d'immoralité qu'on leur attribuait. Je crois bien que ce procédé est toujours en vigueur. Je l'espère, car je ne connais rien de mieux calculé pour exciter l'appétit que ce système stupide de classification et d'interdiction.

Ectrait de Lire aux cabinets , extrait de Les livres de ma vie de Henry Miller in L'imaginaire Gallimard

19 janvier 2008

La fierté éblouissait son visage

568733896aeff9daba6c91a735c1e762.jpgLa Princesse du Palais de la belle vue se trouvait un peu plus loin, au nord, et regardait le sud. Elle avait de nombreux vêtements de dessous, couleur de prunier rouge, les uns foncés, les autres clairs; un vêtement de damas violet foncé, un habit de tissu grenat, tirant un peu sur l'écarlate, et un manteau vert clair, d'étoffe façonnée, qui la rajeunissait encore. Elle gardait le visage caché derrière son éventail, et me semblait tout à fait jolie. Vraiment, elle était ravissante.

Extrait de Notes de chevet de Sei Shônagon in Gallimard Unesco

J'éprouve une vague inquiétude

b8e6243219b4a7bcc96d188bf01d2b06.jpgIl pleut tous les jours. C'est la saison des pluies. Je vais au laboratoire à pied. En marchand, je vois partout des hortensias en fleurs. Je m'arrête et les regarde, émerveillé par la beauté de toutes ces couleurs vives. Lorsque je trouve un escargot entre des feuilles, je me souviens de mon enfance passée avec Sono. Je lui rendais visite après l'école. Dans son petit jardin, je cherchais des escargots et les mettais dans une bouteille avec des feuilles mouillées. Je me plaisais à observer ces petites bêtes.

Je me demande: où est Sono maintenant?"  Pas de nouvelles.

Extrait de Wasuranagusa de Aki Shimazaki in Leméac chez Actes Sud

 

Il n'y a pas de raison pour que cessent de pareils instants

007902e7b29e8be005cc43ea93738dce.jpgJe lui donnai un coup de poing dans la gueule. Il geignit, mais en silence. Devant lui, avec la même promptitude que Stilitano, j'ouvris mon couteau et je lui montrai la lame. Avec plus de précision je voudrais dire ce que me fut ce moment. La cruauté à quoi je me forçais donnait une puissance étonnante non seulement à mon corps mais à mon âme. Je me sentis capable d'être magnanime avec ma victime et de la détacher. Capable aussi de la tuer. Elle-même devait reconnaître ma force. Malgré l'obscurité je la savais humble, bienveillante, disposée à servir ma griserie.

- Et ne gueule pas ou je te crève.3147c415b0678d952d4af2a7238e3fe8.jpg

Extrait de Journal du voleur de Jean Genet in Folio

Fragment 23

ef0eb0f0c3421330589996ccff9c64df.jpgMagnus aime ces périodes de désordre et d'incertitude qui précèdent les déménagements, le temps se désheure, l'espace familier est bouleversé, les habitudes bousculées. De jour en jour les objets disparaissent dans des cartons, et les caisses s'amoncellent le long des murs de l'appartement où les pas et la voix résonnent différemment. Le lieu que l'on s'apprête à quitter se pare soudain du charme de la nostalgie tandis que croît la curiosité pour le nouveau pays où l'on va s'installer; les contraires s'entremêlement, le désir tourne entre l'ici et l'ailleurs et le présent vibre dans une douce excitation, tendu entre le révolu et l'inconnu.

Extrait de Magnus de Sylvie Germain in Albin Michel

17 janvier 2008

Le revenant

Comme les anges à l'oeil fauve,

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Je reviendrai dans ton alcôve

Et vers toi glisserai sans bruit

Avec les ombres de la nuit;

 

Et je te donnerai, ma brune,

Des baisers froids comme la lune

Et des caresses de serpent

Autour d'une fosse rampant.

 

Quand viendra le matin livide,

Tu trouveras ma place vide,

Où jusqu'au soir il fera froid.

 

Comme d'autres par la tendresse,

Sur ta vie et sur ta jeunesse,

Moi, je veux régner par l'effroi!

Extrait de Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire in Oeuvres complètes Editions du Seuil

13 janvier 2008

Alors Capitano Sesto n'eut d'autres recours que son imagination

ccf64a77e3d626ae109195b2c705870c.gifIl se mit ensuite à chercher la confirmation d'un autre fait et s'engagea dans ces labyrinthes de papier riches de dates, d'évêques, de pierres tombales, de créances, d'actes de mariages, de  confiscations de biens, d'émeutes, de lois et d'épidémies. Il enquêta parmi les tumultes et les acclamations, les condamnations et les amnisties, les octrois et les deniers du culte, à la recherche de deux soeurs jumelles qui un jour déchirèrent la chrysalide de leurs tabliers jaunes pour exhiber devant le monde une stupéfiante beauté. Au mois de mai d'une année lointaine, deux jeunes filles fagotées de jaune se réveillèrent dans une mare de sang. Une rose de sang qui s'étalait sur les draps, mystérieuse et effrayante. Elles se levèrent et coururent à leur miroir. Quel âge avaient-elles? Fonzio ne le dit pas, mais il est certain que leur première menstruation était très tardive si elles tenaient de leur mère. Elles étaient déjà adultes sans être femmes toutefois, elles n'avaient jamais parlé parce que personne ne le leur avait demandé, elles n'avaient jamais exprimé de désirs parce qu'elles ignoraient qu'elles en avaient. Elles vivaient dans le cocon de deux tabliers jaunes d'idiotes comme il convenait à leur identique laideur. Mais ce matin-là elles coururent à leur miroir, se regardèrent et défirent leurs tresses. Elles avaient des cheveux châtains aux reflets roux, d'un roux qui évoquait la couleur des rubans de Noël, et elles avaient des yeux verts, de longues mains, de petits seins ronds et une taille très fine au-dessus de deux fesses très blanches. C'est ainsi qu'elle découvrirent leur propre beauté, identique, dans un miroir qui faisait de leurs yeux quatre gouttes d'eau: laquelle était Maria, laquelle était Anna, il serait inutile de chercher à le savoir, et peut-être n'étaient-elles pas elles-mêmes absolument sûres de leur identité.

Extrait de Le petit navire de ANTONIO TABUCCHI in Christian Bourgois

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