« 2007-11 | Page d'accueil
| 2008-01 »
31 décembre 2007
Face au ciel, devant la mer
Tant de livres ont été écrits sur les corps, les plaisirs, les parfums, la tendresse, la douceur de l'amour entre homme et femme en Islam..., des livres anciens et que plus personne ne lit aujourd'hui. Où a disparu l'esprit de la poésie? Sortir et oublier. Aller vers des lieux retirés du temps. Et attendre. Avant je n'attendais rien, ou plutôt ma vie était réglée par la stratégie du père. J'accumulais les choses sans avoir à attendre. Aujourd'hui, je vais avoir le loisir d'attendre. Qu'importe quoi ou qui. Je saurai que l'attente peut être une cérémonie, un enchantement, et que du lointain je ferai surgir un visage ou une main; je les caresserai, assise devant l'horizon qui change de ligne et de couleurs, je les regarderai partir; ils m'auront ainsi donné le désir de mourir lentement devant ce ciel qui s'éloigne...
Ectrait de L'enfant des sables de Tahar Ben Jelloun in Editions du Seuil
10:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, blog, roman
30 décembre 2007
Oui, je sais bien
Oui, je sais bien
Que je ne serai jamais quelqu'un.
Je ne sais que trop
Que je n'accomplirai jamais nulle oeuvre.
Je sais, enfin,
Que je ne me connaîtrai jamais.
Oui, mais à présent,
Tant que se prolonge cette heure,
Ce clair de lune, ces frondaisons,
Cette paix dont nous jouissons,
Laissez-moi croire
Ce que jamais, au grand jamais, je ne serai.
Extrait de Odes retrouvées ( 1914-1934) dans Poèmes Païens de Fernando Pessoa in Christian Bourgois Points
10:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, blog, Pessoa
29 décembre 2007
Il avait agi comme ce héros qui, tuant son épouse, s'était tué lui-même
Je me laissai tomber sur le canapé. En classe, j'aime parler des héros et je crois que mes cours sont intéressants. Il me semble posséder le don particulier de mettre en valeur ce qu'il y a d'humain dans l'héroïsme et dès l'enfance, j'ai été captivée par les destins, les situations tragiques où la morale l'emporte infailliblement. En regardant mon père assis sous le Cicéron, je ressentis soudain deux choses par-delà ma douleur. J'aurais dû me rendre compte de l'une d'elles depuis longtemps, mais c'est à ce moment-là que j'en pris vraiment conscience: j'avais toujours pensé être la préférée de mon père, la lumière de ses yeux et pourtant, comme s'il venait de me le dire lui-même, je sentis alors que comme ma mère, lui aussi me préférait Blanka. J'ignore pourquoi. Peut-être parce qu'il avait davantage à lui pardonner, parce qu'elle lui ressemblait moins, parce qu'elle manquait tellement d'indépendance, parce qu'elle était si écervelée, si étourdie - Dieu sait pourquoi. L'amour que nous recevons est toujours une sorte de grâce.
Extrait de Rue Katalin de Magda Szabo in Viviane Hamy
09:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, blog, roman
27 décembre 2007
Chaque minute me faisait plus sot, plus seul, plus exclu
Cette Piazzetta me rappelle quelque chose...
Une découverte d'autrefois, une mésaventure qui dormait ici, pas réveillée par la mémoire, depuis des années... Je ne l'évoque que parce qu'elle me parait prendre, après si longtemps, valeur de symbole.
Ces chats vénitiens ne se dérangent jamais, eux non plus, n'ayant rien à redouter des voitures; ce que je reproche aux chats, c'est de ne jamais dire bonjour. Les chats vénitiens ont l'air de faire partie du sol; ils n'ont pas de collerette; leur ventre est un biniou dégonflé, dans cette cité sans arbres ils ne savent plus grimper; ils sont dégoûtés de la vie, car il y a trop de souris, trop de pigeons.
Extrait de Venises de Paul Morand in Gallimard
23:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
25 décembre 2007
Noces secrètes porteuses d'orages violents
Ecrire, c'est produire le texte. Lire, c'est le recevoir d'autrui sans y marquer sa place, sans le refaire. Michel de Certeau, dans l'Invention du quotidien, décrit de manière minutieuse comment le livre lui-même n'est pas que le livre, il n'y a jamais un seul livre, il y a tous les livres lus et le livre n'est en fait que la construction de la personne qui le lit. Michel de Certeau nomme cela lectio - l'opération faite sur le livre, cette production propre qu'entreprend toute personne qui s'empare d'un texte. La lectio dévoile le texte, l'interprète, peut bousculer ou détourner les intentions de l'auteur. La lectio crée de l'"in-su", dit Certeau, du désordre, du combinatoire, de l'ouverture en une pluralité de significations.
Il y a, je crois, une manière particulière de lectrice. Sans tomber dans la caricature de la description de pratiques différentes parce qu'originairement sexuées, il me semble qu'il y a une manière particulière des femmes d'aimer les livres, de pratiquer l'art de la lecture, d'avoir besoin des livres comme d'une sève nourricière et même de considérer à certains moments de leur existence que vivre c'est lire.
Extrait de Les femmes qui lisent sont dangereuses de Laure Adler et Stefan Bollmann in Flammarion
09:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, livres, blog
24 décembre 2007
C'était plus que le début d'une histoire
Un jour, sur un quai, un homme de taille moyenne tenait à la main un sac très lourd. Cet homme, c'était moi, mais ce n'était pas mon sac. C'était celui d'une femme. Et ce sac était lourd parce qu'il contenait des livres.
C'est elle qui me l'avait dit; ç'avait été notre premier contact. Elle peinait, sur le quai de la gare, haussant l'épaule du côté où elle portait.
Un peu de la même façon, elle portait des lunettes avec une sorte de gêne. Comme si ses lunettes l'eussent empêchée de voir, ou qu'elle eût cherché, à travers, à saisir quelque chose d'abstrait, ou d'idéal, qui eût été en rapport avec le monde et qui n'eût pas été le monde. Quelque chose comme le monde, donc, mais en mieux. Elle devait être myope ou idéaliste, cette femme, ou peut-être les deux, je n'ai pas essayé de trancher.
Extrait de Dans le train de Christian Oster in Les éditions de Minuit
09:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman, blog
23 décembre 2007
Cela m'a suffi
Aurait-on bonne mine, et si même les années nombreuses ne pèsent guère, vient un âge où l'on sait que désormais peu de temps nous reste à vivre. Elles sont proches des souffrances qui vous guettent peut-être aux heures dernières; il est proche le jour où peut manquer une compagnie essentielle, peu à peu réduite à un seul être, et tout sera mort autour de vous. J'y pense le moins possible, goûtant de mon mieux et peut-être futilement la fin de ma vie. Je me détourne aussi de l'image que l'on peut se faire d'une planète subitement rétrécie, encombrée, et en grand péril de tous côtés.
En ces jours incertains où l'on se dit que nous sommes peut-être les derniers d'une certaine famille humaine, j'ai mieux compris ce que signifie l'éphémère, l'instant présent, sa lumière et son secret, l'amitié, un ciel dans sa perpétuelle nouveauté et sa profusion d'aurores, un mot qui sonne juste. Ces choses, d'autres encore, toutes périssables, me touchent plus que la vision à mon idée des temps futurs, morne durée traînant l'humanité sans cesse refondue, laquelle n'obtiendra rien que nous n'ayons déjà reçu: la vie et la mort, et quelques belles matinées de juin.
Extrait de Le ciel dans la fenêtre de Jacques Chardonne in La petite vermillon
09:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature française, blog
21 décembre 2007
Sous ces apparences de langueur, et de fin attendrie des choses, la vie couve

Bou-Saada, la reine fauve vêtue de ses jardins obscurs et gardée par ses collines violettes, dort, voluptueuse, au bord escarpé de l'oued où l'eau bruisse sur les cailloux blancs et roses. Penchés comme en une nonchalance de rêve sur les petits murs terreux, les amandiers pleurent leurs larmes blanches sous la caresse du vent...Leur parfum doux plane dans la tiédeur molle de l'air, évoquant une mélancolie charmante...
Extrait de Pleurs d'Amandiers dans Yasmina de Isabelle Eberhardt in Liana Levi Piccolo
13:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, blog, femme de lettres
19 décembre 2007
Qu'est-ce qui la rendait si folle?
Émeraude taillée, montée sur des rails de platine, le Great Scotsman, le grand train qui s'enfuit chaque soir de Londres, à la faveur du brouillard, m'emmène vers l'Écosse. Bercé par la vitesse, je pense que le lendemain, à midi, je serai à Perth. Un mois après avoir perdu Marion, je vais choir du ciel, à sa surprise, et la reconquérir par mon audace. Je m'imagine dans un ravissant costume romantique, pareil à Conachar, avec son pourpoint et sa plume d'aigle, s'élançant d'un roc élevé et tombant légèrement devant la bien-aimée, au cri de " Grâces soient rendues à Saint Dunstan!".
Le souvenir de cette première nuit, du choc de nos deux corps dans le noir, contre le mien, de nos amours d'une primitive pureté; puis ce retour dans l'air froid d'un printemps de banlieue, et le saut du mur de la pension, à Chavenay-les-Plaisirs, me reviennent comme reviennent aux vieillards leurs souvenirs d'enfance.
Extrait de L'innocente à Paris ou la Jolie Fille de Perth de Paul Morand in Bibliothèque de la Pléiade - Nouvelles complètes
12:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, nouvelles, blog, Paul Morand
16 décembre 2007
Battent l'écume

Les chars d'argent et de cuivre
Les proues d'acier et d'argent
Battent l'écume,
Soulèvent les souches des ronces,
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l'est,
Vers les piliers de la forêt, Vers les futs de la jetée,
Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière.
Marine Extrait de Illuminations de Arthur Rimbaud
11:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note


