04 décembre 2007
Heureusement, le lendemain tout recommençait
C'était le dernier soir des fenaisons, celui que je préférais, que j'attendais depuis des mois, car je n'aurais laissé ma place à personne dans le fenil au-dessus de l'étable. Là, tandis que des hommes déchargeaient la charrette en hissant le foin à la pointe des fourches, mon grand-père, mon frère et moi, nous devions le répartir et l'entasser à pleins bras, à pleines cuisses. D'épaisses bouffées d'herbe sèche, à l'âcreté violente, pénétraient au fond de mes poumons, m'enivraient. Couvert de sueur, titubant jusqu'à l'épuisement, je m'enfonçais bien au-delà des genoux dans cette mer suffocante où j'aurais bien voulu m'engloutir à jamais.
Aujourd'hui, quand je repense à ce fenil donnant sur l'extérieur par une minuscule fenêtre, mes jambes tremblent, ma bouche s'ouvre, j'inspire profondément pour chercher un air rare, et l'ivresse de mes dix ans me submerge. Parfois aussi, en juin, quand je m'échappe de la ville, je m'arête au bord d'un pré, je descends de voiture et je ramasse une poignée de foin sec que j'emporte comme le plus précieux des trésors. Je la cache dans mon jardin et je la garde un jour, deux jours, une semaine, le temps de bien la respirer. Alors, fermant les yeux, j'entends le bruit des fourches contre le rebord en ciment de la fenêtre, je revois la chemise bleue, les bretelles et la ceinture de flanelle de mon grand-père qui n'en finit pas de fouler le foin, dans un fenil où il m'attend désormais avec le regard indulgent des hommes qui n'ont plus de colère.
Extrait de Trésors d'enfance de Christian Signol in Aubin imprimeur pour France Loisirs ISBN 2724281632
11:35 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



Les commentaires sont fermés.