01 décembre 2007
De l'inutilité de parler de ses livres
Je suis toujours surpris d'entendre quelqu'un regretter de ne pas avoir le temps de lire, trop occupé qu'il est à "travailler". Travailler, c'est-à-dire s'enfoncer dans le sable du quotidien au détriment de la vie elle-même, car la vie, quoiqu'on en pense, a besoin de notre recul et de notre vigilance pour s'élever au-dessus de la routine. La " vraie vie ", ce n'est pas l'automatisme du jour le jour ( qui est, bien entendu, aussi la vie, mais dans sa version pauvre), c'est l'ensemble des expériences et des circonstances qui enrichissent notre conscience et notre sensibilité. Nous nous mesurons ainsi aux grands événements; nous nous mesurons aussi à l'imaginaire des livres. A travers eux nous atteignent des visions et des idées désembourbées de la gangue informe de la pensée réflexe. Ce contact avec l'essence d'autres esprits réalise un idéal de rendement que la conversation ne possède pas, et pour cause. La conversation déploie trop d'incidences irréfléchies(...) La parole est indigente par rapport à l'écrit. Nécessaire socialement, psychiquement et même biologiquement; mais l'on s'en passe sans dommage quand on peut accéder directement aux livres. Là est le terrain décisif. Nabokov rédigeait d'avance ses réponses aux interviews avant de les lire à la télévision. Ce que les téléspectateurs perdaient en spontanéité, ils auraient pu le gagner en rigueur et en profondeur si ces avantages n'étaient pas incompatibles avec ce média.
Extrait de Tout le monde devrait écrire de Georges Picard in José Corti
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