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28 novembre 2007
Les hérons qui traversaient le ciel à la clarté des étoiles semblaient des monstres ailés

Cette nuit-là précisément, il n'y avait pas de lune, et il faisait très sombre. A la lumière de la lanterne posée près de son siège, vêtu d'une robe vert clair et d'une jupe d'un violet foncé sur lequel se découpaient les armoiries de sa maison, le Seigneur prit place, tout près du bord de la véranda, commodément assis en tailleur, sur un coussin blanc de forme ronde, bordé de dessins de deux couleurs. Autour de lui étaient rangés respectueusement les gens de l'escorte, au nombre de cinq ou six. Il n'y avait là rien d'anormal. Toutefois, il se trouvait un personnage qui avait l'air particulièrement soucieux. C'était un guerrier bien charpenté qui passait pour être devenu capable d'écarteler jusqu'aux cornes un cerf vivant, depuis que, contraint par la faim, il avait, pendant la guerre de Michinoku, mangé de la chair humaine; d'aspect redoutable, il se carrait au bas de la véranda, tenant son sabre, la pointe en haut, le ventre apparemment serré dans une ceinture. Ce spectacle, dans les lueurs qui tremblotaient sous les vents de la nuit, tantôt éclairé, tantôt obscur, comme s'il se déroulait aux confins indécis du rêve et du réel, avait je ne sais quoi de terrifiant.
Extrait de Figures infernales tirées de Rashômon et autres contes de Ryûnosuke Akutagawa in Gallimard Connaissances de l'Orient N°13
18:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
25 novembre 2007
Clin d'oeil à l'artiste
Il s'appelle Jérémie Baldocchi. Il est artiste peintre. 
Je ne sais plus vraiment très bien comment j'ai coupé sa route sur la toile.
Toujours est-il que je lui ai proposé plusieurs textes pour le livre qu'il avait en préparation.
Pour moi, c'était important. Je venais de me prendre dix refus suite à l'envoi à dix éditeurs de mon recueil de nouvelles...
Seul l'un d'entre eux avait eu l'élégance de prendre son stylo à plume pour me répondre , d'une belle écriture bleue, par la négative.
Avec tant de délicatesse, cependant, que son refus, sur le moment, m'avait fait presque aussi chaud au coeur qu'une acceptation... Sur le moment seulement.
J'ai souhaité me consoler en envoyant des petites choses à Jérémie. Le projet a tourné autrement.
Mais aujourd'hui le livre existe.
C'est une belle chose qu'une idée prenne corps sous la forme d'un livre.
Donc, à partir du 3 décembre, pour ceux qui le veulent, un nouveau livre est né.
16:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Blog, littérature, artiste peintre
23 novembre 2007
J'ai des convictions, dit-il
Elle avait la tête penchée, les yeux levés vers lui. Il ne savait jamais si c'était par réserve ou simplement parce qu'elle était un peu dure d'oreille. " Vous voulez tellement tout simplifier, dit-elle. Vous dites que seul un créateur beau et intelligent est capable de créer de la beauté et de l'intelligence. Je vais vous dire quelque chose. Vous voyez ce paniers de transparentes de juin là-bas? Vous savez ce que je mets sur mes arbres pour donner bon goût à ces pommes? De la crotte, mon cher. Du crottin de cheval et de la bouse de vache.
- Êtes-vous en train d'assimiler le Créateur à du fumier?
- Ce que je dis c'est que votre logique est faiblarde.
- Je suis un homme de science.
Extrait de Un été prodigue de Barbara Kingsolver In Rivages poches/ Bibliothèque étrangère
19:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, blog, roman
18 novembre 2007
A Serenella
Le jour venait lentement de réveiller les teintes du marais, du canal, de la plage verte de l'île. Peu à peu il éclaira l'énorme plaine. On ne voyait pas encore le soleil mais la lumière qui se répandait du ciel se diffusait sans rencontrer d'obstacles sur toute chose à la fois. Au-delà du marais on voyait apparaître la ville, avec cet aspect modeste qu'elle revêt de ce côté-là, une ruche inhabitée eût-on dit. On apercevait les silhouettes des maisons qui se profilaient nettes et limpides comme si la nuit les avait lavées. Dans toute cette étendue, l'immobilité, le silence, semblaient immenses, surprenants. A cette heure le marais était rougeâtre; vu de près, il paraissait immonde, désolé, abandonné qu'il était depuis plusieurs heures par l'eau qui continuait à baisser. Le canal qui séparait le marais de l'île souriait déjà, transformant la lumière encore pâle en une couleur bien définie; il se montrait bleu et transparent , puis encore rouge et jaune là où, moins profond, il frôlait le marécage.
Extrait de Le destin des souvenirs de Italo Svevo in Rivages 
08:45 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Italie, blog
17 novembre 2007
Derrière les vitres des baies
Il la désire, elle, la femme de ce café au bord de la mer. Il ne l'a pas embrassée depuis l'autre soir. Ce baiser de leurs bouches s'est répandu dans tout son corps. Il est en lui entièrement retenu, comme un secret entier, un bonheur qu'il faut sacrifier de crainte, de crainte qu'il ait un devenir. C'est l'idée de ce baiser qui le conduit à celle de sa mort. Il pourrait ouvrir le hall et mourir là d'une quelconque façon, ou y dormir dans la tiédeur de serre.
Extrait de Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras in Les éditions de Minuit 
09:02 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Blog, littérature, roman, art
14 novembre 2007
Un petit morceau de mariée
Photo d'une mariée tronquée.
Le marié a déserté la place.
La chaise parait vide, à côté d'elle.
Le tulle bouillonne comme un gros chagrin.

18:25 Publié dans Photographie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Photographie, blog
11 novembre 2007
Ce sol d'où jaillirent tant de chefs-d'oeuvre
Certains pays meurent jeunes, ou s'arrêtent jeunes: tout ce qui suit leur brève période de vigueur est du domaine de la survie ou de la résurrection. L'Espagne ne s'est jamais remise de la courbature de ses aventures impériales, de l'or facile du Nouveau Monde, de la saignée qu'elle s'est infligée à elle-même en expulsant de ses veines jusqu'aux dernières gouttes juives ou maures.
Extrait de Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda de Marguerite Yourcenar in Rivages/Cahiers du Sud

19:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : blog, littérature, essai, art
10 novembre 2007
Socrate ne savait qu'une chose et c'était qu'il ne savait rien du tout
Quand Sophie eut achevé la lecture de la lettre sur Socrate, elle la rangea vite dans la boite et sortit de sa cabane. Elle voulait être à la maison quand sa mère rentrerait des courses afin de ne pas avoir à dire où elle avait été. D'ailleurs elle avait promis de faire la vaisselle.
Elle venait de faire couler l'eau quand sa mère fit irruption avec deux énormes sacs de provisions à la main. A peine avait-elle posé ses sacs qu'elle lança:
- Tu n'es vraiment pas dans ton état normal en ce moment, Sophie.
Sans trop savoir pourquoi, Sophie répondit du tact au tac:
- Socrate non plus.
- Socrate?
Sa mère écarquillait les yeux.
- C'est seulement dommage qu'il ait dû expier ça par sa mort, poursuivit Sophie profondément plongée dans ses pensées.
Extrait de Le monde de Sophie de Jostein Gaarder in Editions du Seuil Collection Points 
11:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, romans, écriture, arts, philisophie
07 novembre 2007
J'en étais le fruit
Mes parents, mes bien-aimés, dont chaque muscle avait été poli, comme ces statues qui me troublaient dans les galeries du Louvre. Plongeon de haut vol,gymnastique sportive pour ma mère, lutte, agrès pour mon père, tennis, volley pour tous deux: deux corps faits pour se rencontrer, s'épouser, se reproduire.
J'en étais le fruit, mais avec une jouissance morbide je me plantais devant le miroir pour inventorier mes imperfections: genoux saillants, bassin pointant sous la peau, bras arachnéens. Et je m'effarais de ce trou sous le plexus dans lequel aurait tenu un poing, creusant ma poitrine comme l'empreinte jamais effacée d'un coup.
Extrait de Un secret de Philippe Grimbert in Le Livre de Poche
09:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman, écriture
04 novembre 2007
Son visage faisait désormais penser à une lampe éteinte
- Ah, vous êtes vraiment ici, mon alouette! Venez vers moi. Vous n'êtes pas partie, vous ne vous êtes pas évaporée! J'ai entendu il y a une heure un être de votre race, qui chantait bien haut au-dessus du bois; mais son chant ne m'apportait pas de musique, non plus que le soleil ne m'apportait de rayons. Toute la mélodie de la terre pour mon oreille concentrée dans la langue de ma Jane ( et je me réjouis que cette langue ne soit pas naturellement silencieuse); tout le soleil que je puis sentir réside en sa présence.
Les larmes me vinrent aux yeux en entendant cet aveu de dépendance; exactement comme si un aigle royal, enchaîné à un perchoir, était contraint de supplier un moineau de lui servir de pourvoyeur.
Extrait de Jane Eyre de Charlotte Brontë in Classiques Pocket 
10:25 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, arts, écrire, roman


