10 mai 2008
Que la femme soit belle, que l'homme soit grand et généreux
Le retour, la tasse de tilleul avant de se coucher, avec un biscuit, un morceau de fromage, trouvés dans le buffet de cuisine, même s'ils avaient fait un dîner somptueux... Le confort de ce large lit de fer, avec le sommier défoncé au milieu, les deux corps qui se tournent et se retournent en même temps, comme un ballet bien réglé, se soutenant, s'entraidant jusque dans le sommeil. La respiration de l'autre, une garantie contre ce qui grimace dans le noir, des conversations comme des rêves que la nuit garde prisonniers. La confiance... La confiance qui berce la fatigue, dénoue les nerfs, s'interpose entre l'homme et la solitude de la tombe.
Extrait de La vie privée dans Le premier accroc coûte deux cents francs d' Elsa Triolet in Folio
08:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelles, roman
04 mai 2008
Peu à peu les couleurs s'obscurcirent
Le soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de Saint-Marc, les coupoles de Sainte – Marie, et cette pépinière de flèches et de minarets qui s’élèvent de tous les points de la ville se dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l’horizon. Le ciel arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge cerise au bleu de smalt ; et l’eau, calme et limpide comme une glace, recevait exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville elle avait l’air d’un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n’ai vu Venise si belle et si féerique. Cette noire silhouette, jetée entre le ciel et l’eau ardente comme dans une mer de feu, était alors une de ces sublimes aberrations d’architecture que le poète de l’Apocalypse a dû voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem nouvelle, et qu’il la comparait à une belle épousée de la veille. Peu à peu les couleurs s‘obscurcirent, les contours devinrent plus massifs, les profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l’aspect d’une flotte immense, puis d’un bois de hauts cyprès où les canaux s’enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté.10:12 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, venise
Il pourra à loisir disperser longtemps son âme endolorie aux quatre vents de ses amours mélancoliques
Ils marchaient l'un près de l'autre et ne se parlaient pas. Quand un homme marche dans la rue près d'une femme, il ne la voit pas, mais il la sent: elle est encore plus proche, plus réelle que s'il la tenait serrée dans ses bras. La marche les fait s'accorder plus profondément, et il en alla ainsi pour Max, qui crut alors que Clarissa lui appartenait pour de bon; et non seulement Clarissa, mais la rue, les maisons, et bientôt tous les arbres du parc où ils pénétrèrent. Ils s'assirent sur un banc; les dernières feuilles de l'automne filtraient le soleil - et Max eut aussi le sentiment que ce soleil lui appartenait également; le soleil lui revenait de droit, tout simplement parce qu'il se trouvait assis là, sur ce banc, auprès de Clarissa. C'était un banc ordinaire, c'était un soleil ordinaire, et lui-même était en définitive un jeune homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire; seule Clarissa demeurait bel et bien mystérieuse dans la jolie lumière d'hiver ( son aérienne présence l'envoûtait et le brûlait en magnifiant ce petit carré de présent où ils étaient tombés).
Extrait de Vers le nord de Jean-Paul Chabrier in L'escampette Editions
08:22 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, blog
Le regard Calcutta
C'est elle.
Un puits sans fond de réprobation.
Elle n'est pas belle. Elle est rougeaude, croûteuse, hirsute et maigre. Elle a quelque chose de fiévreux, elle est magnifique et vibrante de colère. chat écorché, affamé. Je la sors de son lit, elle se cramponne en douceur à mes bras, elle est si légère que je manque de la lâcher, le poids d'un ballon d'anniversaire, elle lève sa tête chafouine vers moi, deux points d'interrogation qui me coupent les jambes.
C'est bien elle, et je le sais avec une certitude si absolue que je me demande si je n'ai pas rêvé de ce visage. Ce que je vois est familier, il me semble me voir en elle. Me voir à l'état pur sans âge. Un regard noir, une bouche pincée , une envie d'être aimée et consolée d'on ne sait quoi. Sa peau a été prélevée sur la mienne, sa dureté et son chagrin ont grandi avec moi, dans ma chambre d'enfant du bout du couloir.
Je connais ce bébé. Si je ne l'emmène pas, son souvenir ne me laissera pas en paix.
Je suis arrivée à destination.
Extrait de Tu n'es pas la fille de ta mère de Elisabeth Quin in Le livre de Poche
07:57 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, autobiographie, blog
30 avril 2008
Merci à vous qui passez et vous arrêtez

Chercheuse d'or
Dénicheuse de pépites
Amoureuse des mots
Parfois de ceux qui les utilisent
Et de ceux qui les lisent
Je ne compte pas ma peine
Tournant les pages
Machant les mots,
Avalant les adverbes
Recrachant les locutions
A voix haute
Ou au contraire dans un murmure
Je les assemble en guirlandes de bonheur.
Merci à ceux qui me suivent dans ce périple.
Extrait de Pensée du jour de Hélène Laly
20:35 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
22 avril 2008
Je pouvais sur l'instant déchirer son visage et l'arracher de son cou
Lorsqu'une femme glissa et faillit tomber en apportant un grand plat sur la table et cela provoqua un petit épisode burlesque qui attira l'attention, des visages se tournèrent et c'est alors qu'elle me vit, son regard traversa l'espace pour se poser sur moi et elle interrompit l'homme qui tout à l'heure s'était esclaffé, elle posa la main sur son bras et lui dit brièvement quelque chose et l'homme leva aussitôt la tête dans ma direction tandis qu'elle s'éloignait et venait vers moi et le regard de l'homme dans son dos m'empêcha d'apprécier cet instant que je m'étais promis comme une récompense, oui, il gâchait tout mais finalement pas plus que le reste et je demeurai parfaitement immobile et souriant et ne laissai rien transparaître tout en l'observant approcher et elle était très belle, j'avais oublié combien elle était belle et en même temps je ne me rappelais pas qu'elle eût tout à fait ce genre de beauté ni d'ailleurs jamais porté cette robe qui découvrait ses épaules et la rendait immédiatement désirable pour ainsi dire sexuelle au point que sur son passage les hommes et les femmes ne pouvaient pas s'empêcher de l'effleurer du regard et pendant une fraction de seconde mille émotions et sensations me submergèrent et toutes cherchaient à deviner si elle avait choisi cette robe pour me plaire et me ravir et me mettre au supplice, comme on dit, ou pour me faire comprendre qu'elle appartenait désormais à un autre monde et aux désirs d'un autre homme et les deux étaient possibles et peut-être même ne cherchait-elle qu'à exercer un pouvoir de séduction sur tous et personne en particulier, oui, comme tout le monde je savais qu'une femme ne s'habille jamais au hasard et encore moins en de pareilles circonstances, mais les intentions que dissimulait sa tenue se perdaient dans les plis de sa robe et tout s'entrechoquait en moi et j'avais l'impression de ne plus tenir moi-même que par magie sans la moindre bretelle apparente et j'avais la sensation d'un piège lorsqu'elle surgit soudain devant moi et le plus naturellement du monde se pencha pour m'embrasser sur la joue et il ne manquait plus que cela.
Extrait de L'invité mystère de Grégoire Bouillier in Éditions Allia
21:39 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman
13 avril 2008
Y a-t-il jamais eu dans l'histoire des hommes qui ont senti à ce point le sol se dérober sous leurs pieds, des hommes pour lesquels toutes les alternatives étaient également intolérables et dénuées de sens?
Voici l'homme.
Il est dans sa cellule ( cellule 92) de la prison militaire de Tegel, un faubourg de Berlin. Il est en train d'écrire. Ou de lire. Ou bien c'est le moment où il fait de la gymnastique. La demi-heure de promenade dans le parc est peu de choses pour quelqu'un habitué à la dépense physique. Alors il s'est donné un programme. Chaque jour. Chaque heure. Ne pas faiblir sur ce point, il le sait - heure du lever, heure de la gymnastique, heure de la lecture ( théologie ) , heure d'écrire, encore la lecture (histoire ). Mais bien sur il y a des blancs, des creux. L'ennui. La nostalgie. Et l'inquiétude des interrogatoires à venir ( tiendra-t-il? arrivera-t-il comme il l'a fait jusque-là à ne pas dévier de la ligne qu'il s'est fixée, des réponses préparées? pour le moment les interrogatoires ont été corrects, presque cordiaux, mais est-ce que cela va durer?) Il fait tout pour arriver fatigué au moment du coucher. Mais c'est bien souvent en vain. Alors il récite psaumes sur psaumes, des cantiques, des refrains, jusqu'à ce que la lassitude fasse son oeuvre. Mais au réveil, il faut tout recommencer. Gymnastique. Lecture. Écriture. Par la lucarne de la cellule il peut voir le sommet des arbres - chênes, tilleuls - et les clochers des églises qui dépassent des toits. Mais le plus impressionnant, ce sont les bombardements, la nuit - un lugubre feu d'artifice, il dit. (...) Depuis la fin du mois d'août ( 1943) , les bombardements sur Berlin se sont intensifiés. C'est pour cela qu'on l'a changé de cellule. Du troisième étage au premier. Il sait bien que c'est un privilège puisqu'il est impossible de mettre à l'abri les quelque 700 prisonniers qui sont enfermés ici. D'où les cris. Les appels. Les peurs quand les explosions se font proches. Rats pris au piège. Impossible de fuir.
Extrait de Sans autre guide ni lumière de Michel Séonnet in Gallimard, collection L'un et l'autre
09:33 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire, blog
Vous ai-je dit que je compose la plupart de mes poèmes en marchant?
Depuis des semaines je n'ai pas pris la plume. Mais je ne m'en inquiète point. Je ne puis écrire que ce qui m'est plus ou moins donné. Le plus clair de mon temps se passe donc à attendre. Avant, quand la source se tarissait, je m'alarmais, pensais qu'elle ne rejaillirait plus, qu'il ne me viendrait plus rien. Maintenant, je sais que je peux garder confiance. Un jour ou l'autre, le doux murmure se fait entendre. Il ne s'agit que d'être prêt, de se mettre à son écoute, de capter ce qu'il balbutie ou me dicte d'une voix nette et clairement audible.
Extrait de Dans la lumière des saisons de Charles Juliet in P.O.L
09:04 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, charles juliet, blog, roman, essai, poésie
De quel droit les créatures de roman descendent-elles comme des langues de feu parmi les lecteurs incrédules pour les corrompre tranquillement?
Je développai de cette façon un authentique respect pour la littérature; plus que cela, même: une dévotion presque maladive, une sorte curieuse d'addiction qui me poussa très tôt à accumuler les livres jusqu'à ce qu'ils forment autour de moi une sorte de placenta sec et cartonné. Adolescent, je souhaitai même que la littérature devint la charpente de mon existence; j'imaginai bientôt qu'elle me soutenait de l'intérieur tel un squelette abstrait dont mon propre comportement aurait émoussé les formes aiguës et révélé mes ambitions comme la peau tendue d'un écorché exhibe son réseau nerveux et sanguin. Puis j'en fis mon second foyer, mon refuge quotidien: c'est qu'elle possédait les vertus d'un havre où se détendre quand, dehors, la réalité opposait au raffinement des fictions -alors même qu'elles décrivaient une violence extrême - la trivialité spectaculaire de son inspiration.
Extrait de La part de l'absent de Antoine BILLOT in Gallimard, collection L'un et l'autre.
08:52 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, essai
12 avril 2008
Me voici seul
12:42 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, japon, haiku
Ils m'ont cruellement abandonnée, ces amis que j'ai vénérés
L'herbe était haute, mal taillée, ses brins déchiquetés, et dans la brume fraîche du crépuscule, les mauvaises herbes se dressaient toutes droites, comme la chair de poule sur ma peau frémissante.
Mon chagrin se prend à tous les pores de ma peau comme s 'il avait de petites griffes qui m'aiment à la folie. Je voudrais qu'elles m'engloutissent et me fassent disparaître dans leur étreinte. Ou alors, qu'elles se flétrissent totalement et tombent mortes, en me laissant libre de respirer à nouveau.
Extrait de Les mille visages de la nuit de Githa HARIHARAN in Picquier poche
12:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, inde
30 mars 2008
Peut-être n'es-tu pas entièrement Kafka
Très cher père,
Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension.
Extrait de Lettre au père de Franz Kafka in Folio
18:23 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, kafka
Mais un jour...
Les singes prêchèrent l'ordre nouveau, le règne de la paix. Et parmi les premiers enthousiastes on compta le tigre, le chat, le milan. Peu à peu, tous les autres animaux furent convertis. Ce fut alors une jubilation très douce, une fraternelle agape végétarienne.
Mais un jour la souris, qui plaisantait d'une façon fort civile avec le chat, se trouva renversée sous les griffes de son récent ami. Elle comprit que les choses reprenaient leur cours ancien. Avec un espoir vacillant, elle rappela au chat les principes du nouveau règne. "Oui", répondit le chat, " mais moi, je suis un fondateur du nouveau règne". Et il lui planta les dents dans le dos.
Extrait de Fables de la dictature de Leonardo Sciascia in Pandora
18:07 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, italie, roman, essai, pensées
22 mars 2008
Il y a en moi une aberration aussi bien réglée que la pendule du four
III
je ferme les yeux. quand je les ouvre je suis au sommet d'une vallée d'or pur. pas d'éblouissement car l'or est terne et poudreux comme les cheveux de la mort quand elle court à travers la forêt suivie par une flotte de cerfs. ils broutent dans la clairière, dévorant des fleurs. leurs cous minces couverts de tatouages amhariques.
Extrait de Corps de Plane - écrits de 1970-79 de Patti Smith in Tristram
08:25 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, blog
19 mars 2008
Tout ce qui reste de feu la mer d'Aral
Je suis revenu au centre de la ville par le fond de la mer, marchant entre les arbustes comme s'il s'agissait d'algues. Une dizaine de bateaux s'était fait piéger par la descente des eaux. Ils reposaient sur le sable comme de gros jouets tristes. A l'aide d'une scie à métaux, un homme découpait le château de l'un d'eux, un joli petit caboteur à grosse cheminée ronde. Sur sa poupe, malgré la rouille, on pouvait encore lire son nom glorieux: Karakalpakie.
Extrait de Voyage aux pays du coton de Erik Orsenna in LIvre de poche
11:47 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, essai, blog



O le froid