29 mai 2010

On ne peut pas abandonner un homme dans le malheur uniquement parce qu'on a cessé de l'aimer

romain-gary-mai-68-L-3.jpg- Les cris ont toujours été les plus hauts lieux de l'homme. L'humanité tout entière ne fait encore que jargonner et ne trouve pas un langage cohérent et fraternel. Mais au moins, elle crie, d'un bout à l'autre de la terre et ses cris, eux, sont parfaitement compréhensibles. Je ne dis pas qu'il y aura pitié, Lydia. Je ne dis pas qu'il y aura fin de cruauté et rémission de peine. Je ne sais pas s'il y aura un jour Spartacus et fin de l'esclavage, mais je sais qu'il y a déjà parmi nous d'illustres briseurs de chaînes. Fleming a vaincu l'infection, Salk la poliomyélite, la tuberculose a été matée, et je suis sûr que le cancer vit ses derniers beaux jours. Nous crevons de faiblesse, et cela permet tous les espoirs. La faiblesse a toujours vécu d'imagination. La force n'a jamais rien inventé, parce qu'elle croit se suffire. C'est toujours la faiblesse qui a du génie. Les ténèbres ont dû faire une drôle de tête, lorsque l'homme pour la première fois leur a foutu le feu à la gueule. Qu'est-ce qu'elles ont fait, les ténébres ? Elle se sont enfuies pour se plaindre à papa. Non, ce n'est pas un chant barbare. C'est seulement la faiblesse qui murmure ainsi, et je lui fais confiance. Il y a en ce moment même, quelque part dans un labo, un faible qui lutte et qui nous donnera notre victoire. C'est dans les labos que l'humanité trace la ligne du destin au creux de sa main.

Extrait de Clair de femme de Romain Gary in Gallimard

09 mai 2010

Le monde a avancé sans moi

images.jpgMa jeunesse a péri ce jour-là dans un râle d'étoffe déchirée.

C'était l'automne. Les marques sont venues d'un coup.

Le soir même je me suis asséchée. Mes traits se sont effondrés et j'ai su que je n'avais plus rien à redouter du temps.

Mon visage a été déchiqueté en une nuit par les ombres des années à venir. Mon corps s'est racorni comme du vieux papier abandonné au soleil. Je me suis endormie avec une peau lisse et tendre de vingt ans et éveillée dans un corps de vieille femme. Je suis devenue la mère de mes soeurs ainées, la grand-mère de mes neveux, de mes nièces.

C'est presque attendrissant, ce visage ravagé qui vous vient soudain, cette lourde fatigue, ces tranchées sous les yeux, ces traces d'un combat perdu en votre absence, durant votre sommeil.

J'étais rompue au sortir de la nuit. Je me suis reconnue pourtant, j'ai reconnue cette petite vieille qui me faisait face dans le miroir et qui me souriait.

Sans doute m'a-t-on ainsi épargné la longue agonie des tissus, les petites morts quotidiennes, cette patine, cette luminosité qui s'éteint, la lente caresse du temps.

J'ai pleuré ma beauté flambée, j'ai pleuré la couleur passée de mes yeux. Il y avait de l'eau encore dans ce grand corps sec. Les larmes se sont glissées dans mes creux. Le sel et la saison ont rougi tous les plis.

Extrait de Le coeur Cousu de Carole Martinez in Gallimard

15 mars 2010

Tu m'as donné toute ta vie et tout de toi

andre-gorz.jpgTu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C'est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation; je ne veux pas recevoir un bocal de tes cendres. J'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante " Die Welt ist leer, Ich will nicht leben mehr" et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.

Extrait de Lettre à D. de André Gorz in Gallimard

26 février 2010

Elle redoubla de précautions

JG.jpgLa facilité avec laquelle se donnent les femmes pouvant être à la fois la preuve de leur inexpérience ou de leur légèreté, il faut qu'un homme soit bien peu reconnaissant pour ne pas chercher à l'interprêter dans le premier sens. Quand Nelly fut devenue la maîtresse de Réginald, elle retint pendant une semaine son souffle, elle attendit une indication de son nouvel ami. Il y avait deux solutions : ou Réginald allait chercher à savoir qui elle était, et il fallait prendre les devants, ou il ne la questionnerait pas, il laisserait aller, et là aussi, il fallait prévoir. Mais avec cette prescience d'oiseau qu'ont les femmes frivoles, Nelly ne compromit en rien les choses. Elle ne dit rien sur elle, elle ne porta aucun bijou qui semblât avoir une histoire; jusque parmi ses chapeaux et ses robes, elle en trouvait qui, malgré leur rouge ou leur vert, semblaient anonymes. Elle arrivait à chaque rendez-vous, au restaurant ou au théâtre, avec l'appréhension d'avoir à dévoiler à Reginald un passé, des aventures, une vie modeste, une famille courante : c'est ce qu'elle avait fait avec Gaston, qui dès la deuxième semaine, n'avait plus ignoré un des cousins ou un des amants de Nelly. Mais une angoisse secrète la poussait à n'être d'aucune famille, d'aucun pays, d'aucune habitude et d'aucun vice. Elle ne prononçait de nom de ville que si elle y avait été dans l'innocence, elle ne parlait que de chiens qu'elle n'avait pas connus ou possédés elle-même, elle évitait de citer les concerts ou les musiciens qu'elle adorait, sentant qu'ils seraient les premiers à la trahir : elle évitait les pensées d'amis qui lui venaient comme elle eût évité les amis même. Et bien lui en prenait. Reginald ne posait pas de questions. Reginald évidemment tenait, inconsciemment, à ne pas prendre une suite, mais à avoir à lui un être nouveau.

Extrait de La menteuse de Jean Giraudoux in Bernard Grasset

14 février 2010

Parfois, j'ai l'impression que ma tête s'envole, que mon coeur me traverse la gorge

truman.jpgIl n'y avait personne dans la rue sauf un marin qui urinait au coin. C'était devant une des maisons de brique qu'ils avaient parqué la voiture. L'avait-on volée? Ou quoi? De la vapeur s'élevait des tuyaux d'un chantier, et le marin, après s'être vidé la vessie, reprit sa route en titubant. Grady courut vers la Troisième Avenue où les phares d'une auto éclairèrent soudain.

" Hé toi! " cria un conducteur.

Elle cligna des yeux. Oui, c'était sa voiture et Gump tenait le volant.

" Bien sûr que c'est elle " reprit Gump, et Clyde cria : " Allez, vite, fais-la monter près de toi. "

Clyde était assis sur la banquette arrière à côté de Peter Bell. Chacun se crispait au contact de l'autre, on eût dit un monstre à deux têtes. Peter tenait un bras derrière son dos. Son torse était plié en avant et son visage martelé saignait. A sa vue, Grady poussa un cri, peut-être le hurlement qui s'était accumulé durant des mois, mais il n'y avait personne pour l'entendre, personne dans ce désert de brique, ce labyrinthe de rues entremêlées. Gump, Clyde et Peter ne faisaient plus qu'un, comme plongés dans un état second, comme si les coups qu'assénaient les poings de Clyde avaient été chargés de joie. Quand, dans un grincement de pneus, l'auto prit le virage de la Troisième Avenue, indifférente aux feux rouges, Grady demeura muette, tel un oiseau qui se serait cogné à une vitre.

Il en va ainsi lorsque la panique menace, on n'en prend conscience qu'après un minuscule délai, comme avant de tirer sur la courroie d'un parachute. On tombe et on tombe encore. Après avoir tourné à droite, à la hauteur de la Cinquante-Neuvième Rue, la voiture se dirigea vers le pont de Queensboro. Ce fut-là, au-dessus des mugissements des sirènes qu'émettaient les bateaux, là, face à l'aube qu'il ne verrait plus jamais éclairer le ciel, que Gump cria: " Nom de Dieu, tu vas nous tuer! " Mais il ne parvint pas à desserrer les mains de Grady qui avait saisi le volant. " Je sais", dit-elle.

Extrait de La Traversée de l'été de Truman Capote in Grasset

 

03 février 2010

Les livres ne suffisent pas?... C'est la vie qui ne suffit pas.

CG.jpgJe vous revois, vous êtes assis sur l'un des hauts tabourets du Harry's Bar. Je sais que vous venez là, vous me l'avez dit. Jamais l'été. L'hiver, l'hiver seulement. Aux gros froids. Quand il n'y a plus de touristes et que le quai redevient vide.

On n'avait pas rendez-vous. Et pourtant c'est mieux qu'un rendez-vous.

Vous me regardez approcher.

Vous dites les actes impurs sont les plus beaux, et vous reposez votre verre sur le comptoir.

Les mots, à peine entendus. Lus sur vos lèvres. Devinés.

Les actes impurs.

Je m'assois près de vous.

Il est des êtres dont c'est le destin de se croiser. Où qu'ils soient. Où qu'ils aillent. Un jour ils se rencontrent.

On est de ceux-là.

- Qu'est-ce que vous voulez boire?

- La même chose que vous.

Je crois qu'on est ensemble, déjà. Qu'on a sa place dans la vie l'un de l'autre. Même s'il ne se passe rien. Même si on ne se touche pas.

Même si vos mains.

Extrait de Seule Venise de Claudie Gallay in Editions du Rouergue 2004

03 janvier 2010

Ma Dormeuse de Naples aujourd'hui est perdue

images.jpgDepuis que je ne la vois plus, quand je travaille seul, au bout de quelques heures de silence, de gestes réitérés, de surfaces couvertes de couleurs avec application et exactitude, elle revient, je ne regarde que la toile, le nez flairant l'huile, je passe un pinceau mou sur la pâte pour en atténuer le relief, je me retiens de respirer, et je sais qu'elle est près de moi. Je ferme les yeux, elle reste un temps et disparaît. Je sors et je joue un petit air au violon que je fredonne pour me laver l'esprit. Orphée de Gluck. Puis je ferme à nouveau la porte, je me remets à l'ouvrage, en mimant, pour moi seul, celui qui ne l'attend pas. Elle m'aura tué à petit feu, mais en me laissant voir qu'elle était aussi malheureuse et abandonnée que son peintre.

Extrait de La Dormeuse de Naples de Adrien Goetz in Editions Le Passage

20 août 2009

Une fois il y avait eu une autre histoire de livre dans cette famille

duras.jpgCes gens lisaient donc des livres qu'ils trouvaient soit dans les trains soit aux étals des librairies d'occasion, soit près des poubelles. Ils avaient bien demandé d'avoir accès à la bibliothèque municipale de Vitry. Mais on avait dit : il ne manquerait plus que ça. Ils n'avaient pas insisté. Heureusement il y avait eu les trains de banlieue où trouver des livres et les poubelles. Le père et la mère avaient des cartes de transport gratuit à cause de leurs nombreux enfants et ils allaient souvent à Paris aller et retour; ça, c'était surtout depuis cette lecture sur Georges Pompidou qui les avait tenus pendant un an.

 Extrait de La pluie d'été de Marguerite DURAS in Gallimard

17 mai 2009

On ne lit plus dans tes yeux ni dans ton coeur

galea.jpgArrête. C'est fini. L'amour, tu lui as creusé une tombe secrète dont personne n'a la clé. Pas même toi. La clé, tu l'as jetée dans l'eau de la Seine. Elle a rejoint la mer maintenant, elle est sous le sable. C'est fini. Tu étais celle qui aimait. Celle qui crevait d'amour. Celle qui aimait est morte. Tu l'as achevée. Tu as fini le travail qu'on avait commencé pour toi. Tu es allée au bout. C'est ta manière d'être. Tu as gardé cette façon radicale d'être toi. L'amour au rabais, une moitié d'amour, non. Ce fut si court que bientôt tu croiras à un rêve. C'est un cauchemar.

Extrait de L'amour d'une femme de Claudine Galéa in Le Seuil

16 mai 2009

L'énigme de ce gibet équivoque

gracq400.jpgUn voile d'ombre s'appesantit à ce moment sur l'enclos des tombes, et Albert rejeta la tête en arrière, tant pour discerner la cause de cette soudaine éclipse que pour jouir une dernière fois du spectacle de la baie. Un énorme nuage naviguait alors avec lenteur au-dessus des espaces de la mer, comme le visiteur miséricordieux de ces plaines liquides ignorées des vaisseaux. Rien ne peut dépeindre la comblante et lente majesté avec laquelle s'effectuait cette navigation céleste. Il sembla s'avancer un moment vers le fond de la baie, puis, suivant une courbe solennelle, parut virer dans la direction de l'est, faisant alors admirer le contraste qui se déployait, comme sur une voilure aérienne, entre son ventre bombé, d'un blanc pur et éblouissant, et les profonds golfes d'ombre qui paraissaient s'ouvrir dans son sein.

Extrait de Au chateau d'Argol de Julien Gracq in José Corti

28 avril 2009

Et il disparut par la fenêtre, sans bruit, d'un seul mouvement, un peu comme un long serpent

faulkner.jpgQuand Brown, sortant du bois, débouche sur la voie du chemin de fer, il est haletant. Ce n'est pas de fatigue bien que, en vingt-cinq minutes, il ait fait environ deux milles en terrain malaisé. C'est plutôt la respiration grondante, mauvaise, d'un animal en fuite. Debout, regardant de chaque côté les rails vides, il offre l'aspect, l'expression, d'un animal qui, fuyant seul, sans désir qu'on l'aide, cramponné à la confiance solitaire qu'il a en ses muscles, hait, au moment de reprendre haleine, chaque arbre, chaque brin d'herbe, comme si c'étaient des ennemis vivants, hait la terre même qu'il foule et l'air même dont il a besoin pour reprendre haleine.

Extrait de Lumière d'août  de William Faulkner in Editions Gallimard

D'où vient que je ne meure pas ?

 Hyvrard.jpg

Ma grand-mère ne m'aime pas. La mère de ma mère regrette qu'avec ce nez retroussé je ressemble tant à mon père. Je suis son portrait tout craché. Quand je vais chez elle, elle essaie, tant qu'il en est encore temps, de corriger cette erreur de la nature, cette protubérance populaire, cet organe de lèse-majesté. Elle le tire durement vers le bas, le masse, et tente de l'allonger. Elle va peut-être réussir. J'ai bien vu au milieu des têtes de mort, qu'à l'emplacement considéré, il n'y a pas d'os.

Extrait de La jeune morte en robe de dentelle de Jeanne Hyvrard in Des Femmes Antoinette Fouque

31 décembre 2008

Un visage de fleur passée

0phc.jpg"Vous voyez cette fleur un peu courbée, a repris le curé, cette fleur à côté du buis?... Vous ne pouvez pas vous tromper, il n'y en a qu'une, elle ne pousse que seule, c'est l'Opale de Syrie, une fleur assez rare d'ailleurs, regardez bien ses pétales, si vous les froissez dans votre main, vous aurez la sensation de frôler une peau très douce, et quand il a plu comme aujourd'hui, et que l'eau a battu la fleur, elle ploie sa tête avec une grâce telle que l'on dirait une condamnée montant à l'échafaud... Quand je croisais votre mère, cela m'arrivait au moins deux fois par semaine, elle faisait toujours le même trajet, elle partait de chez elle , faisait un grand détour pour éviter le port, et montait vers l'église, mais elle n'allait jamais jusqu'à l'église, elle s'arrêtait avant, comme si elle avait eu peur, quand je la croisais donc, je ne pouvais pas m'empêcher, en la voyant, je pensais à l'Opale de Syrie, immanquablement... Elle aussi me paraissait chercher le chemin de son échafaud."

Extrait de Quelques-uns des cent regrets de Philippe Claudel in Balland

07 décembre 2008

La vie s'écoule. Je me dis:" demain, demain"

zoya.jpgLorsque Danik m'accompagne au cimetière, elle vient s'asseoir à côté de moi, elle pose une main sur la tombe, elle me parle de Marta. Elle me raconte de petits souvenirs, de petites anecdotes plaisantes. Par exemple, ce jour où elles étaient allées ensemble acheter du tissu. Danik avait forcé Marta à prendre un tissu blanc à pois jaunes et rouges, au lieu d'un tissu marron. Quand Alenouche avait vu sa mère porter cette robe à manches courtes, elle s'était écriée : "Comme tu es belle ! On dirait un sucre d 'orge !"

Je me rappelle très bien cette robe à manches courtes. Chaque fois que nous voulions sortir quelque part, Alenouche répètait à sa mère: " Mets donc ta robe sucre d'orge !"

Extrait de Un jour avant Pâques de Zoyâ Pirzâd in Zulma

28 novembre 2008

On va cueillir des étoiles filantes

giuseppe.jpgAinsi, tous les soirs, nous portions, pendant à notre bras, une petite hotte que, chemin faisant, nous remplissions des choses les plus étranges. Par exemple, des petits graviers, des cailloux, des pierres, de la menthe, de l'origan, des fèves cueillies au bord des champs, des épis aux grains emplis de liquide couleur lactée, ou des scarabées volants, et même des fourmis, aux grosses ailes, et des criquets  pas faciles à attraper, ou encore de bourdons saisis au vol, prisonniers de deux feuilles, ou des papillons affolés par le bruit de nos pas. Nous parvenions à prendre (...) des escargots blancs agglutinés, qui s'agrippaient aux tiges d'orge et d'avoine. Ou, si nous étions en septembre, des escargots collés, tout serrés, au chaume brûlé.

Extrait de La ruelle Bleue de Giuseppe Bonaviri in Le Seuil

16 novembre 2008

Chagrins précoces

kis.jpgTrois jours et trois nuits durant des soldats passèrent devant notre maison. Pouvez-vous imaginer combien cela représente de soldats, quand ils passent pendant trois jours et trois nuits devant votre maison, sans interruption ! Ils étaient à pied et en charrette, à cheval et en camion. Trois jours et trois nuits durant. Et moi, je suis resté tout le temps dans ma cachette, sous le lilas. Le troisième jour dans l'après-midi, le dernier soldat passa. Il était resté loin derrière les autres. Il avait la tête bandée et portait un perroquet sur son épaule. J'attendis qu'il fût passé pour sortir du lilas. Rien ne laissait deviner que trois jours durant des soldats avaient traversé le village. Sauf peut-être le silence.

Extrait de Chagrins précoces de Danilo Kis in Fayard

14 novembre 2008

Il est donc bien vrai que certains germes de haine se dissimulent au fond de tout sentiment qui unit deux créatures humaines

  gabriele.jpgQui saura jamais traduire par des mots la sensation de stupeur et de sécheresse désolée, qui, chez l'homme, succède aux pleurs versés inutilement, aux paroxysmes d'inutile désespérance ? Les pleurs sont un phénomène qui passe ; toute crise aboutit à une détente, tout accès est bref ; et, ensuite, l'homme se retrouve épuisé, le coeur aride, convaincu plus que jamais de sa propre impuissance, corporellement stupide et triste, avec devant lui l'impassible réalité.

   Je cessai le premier de pleurer ; je rouvris le premier les yeux à la lumière ; je fis le premier attention à ma posture, à celle de Jiulane, aux objets environnants. Nous étions à genoux, l'un en face de l'autre, sur le tapis ; quelques sanglots la secouaient encore. La bougie brûlait sur la table, et, par moments, sa petite flamme s'agitait et s'inclinait comme sous un souffle de brise. Dans le silence, mon oreille perçut le bruit léger d'une montre qui était quelque part dans la chambre. La vie coulait, le temps fuyait. Mon âme était vide et solitaire.

Extrait de L'innocent de Gabriele D'Annunzio in Editions de la table Ronde

12 novembre 2008

Je vous le disais, j'ai eu une enfance heureuse

tecia.jpgAu commencement de ma biographie, il y a mon nom.

Je m'appelle Iréna Golebiowska.

Je n'ai aucune idée comment je vins au monde.

      Tout ce que je sais, c'est que les premiers mois de ma vie se passèrent dans le ghetto. ma vraie mère était très petite, avec des cheveux châtains frisés. On dit qu'elle avait une très belle voix. On l'appelait le rossignol du ghetto. Son rêve était d'étudier au conservatoire.

      Mon père avait sept ans de plus qu'elle. Un homme imposant, avec des yeux bleus. Il n'avait pas l'air juif. Je lui ressemble beaucoup. Si ce n'est les cheveux. Ils ont eu longtemps les reflets roux de ceux de ma mère.

      Voilà pour mon héritage.

      On a réussi à me sortir du ghetto et à me placer en ville. Mes parents adoptifs étaient un peu plus âgés que mon père et ma mère. Ils n'avaient pas d'enfants. seulement deux chiens.

      On m'a raconté que pendant la guerre, après qu'ils m'avaient donné à manger, ils s'occupaient des chiens. Ensuite, seulement, ils pensaient à se nourrir. Parfois il ne restait rien.

       Les chiens étaient si bons. Je les aimais tant ! Ils me léchaient les joues quand je boudais, et cela me faisait pouffer de rire...

        Voilà pour mes origines.

Extrait de Le mur entre nous de Tecia Werbowski in Actes Sud collection Un endroit où aller

11 novembre 2008

C'étaient les gens les plus beaux que j'aie rencontrés jusqu'ici

anna.jpgBeaux, indolents, magnifiques! Ils n'avaient rien de la maîtrise et de la chaleur figée que l'on sentait dans la voix et les yeux de l'interprète. Chez eux, l'ardeur s'épanchait. L'histoire ne les avait pas touchés, elle n'avait jamais eu lieu. Et on sentait comme une folie latente.

     Elle avait un corps vigoureux et souple, un beau cou, une peau nette. Elle portait des vêtements d'étoffe fine, d'une manière quelque peu négligée. Du fond de son regard aussi lisse que la soie, on discernait des éclairs continuels, comme dans un ciel d'été. Serge, son mari, qui semblait plus petit qu'elle, était un jeune homme blond et mince, d'une trentaine d'années, au physique peut-être parfait, et au sourire détaché, lointain.

     Pierre, leur ami, était une personne que l'on aurait remarquée dans une foule de cent jeunes officiers tout aussi beaux. Plus qu'un jeune homme, c'était une sorte de divinité sauvage. Sur sa tête d'enfant, il avait une masse envahissante de cheveux blonds frisés. Sous ses cheveux, un front de marbre blanc. Et sous ce marbre, ses yeux d'un bleu profond et voilé comme ceux des nouveaux-nés, regardaient au loin, immobiles et désenchantés. Il était surprenant de voir à cette table, au hasard d'une telle rencontre, cet homme triste jusqu'aux larmes. Il ne se souciait nullement de cacher sa tristesse. Peut-être ne s'en apercevait-il pas.

Extrait de Le train russe de Anna-Maria Ortese in Terrain Vague Losfed.

 

10 novembre 2008

Dans une lumière étincelante apparut le soleil

anna maria ortese.jpgCelui qui ne l'a pas vue, celui qui y vient pour la première fois, qu'il sache que la France, à l'aube, aborde les trains qui roulent vers Paris, et offre clandestinement, enveloppé  dans un mouchoir de brume, son coeur rouge et bleu. Personne ne monte, dans le train, pour vous proposer du café, du thé, du chocolat, comme en Italie, en Angleterre, en Russie - vous pourriez aussi bien mourir - mais la France en personne aborde les longs convois couverts de fumée et de froidure, et offre son coeur rouge et bleu. Je ne saurais de quelle manière nommer le vert de ses forêts et le rouge de ses toitures, qui sont vertes et rouges pour ainsi dire, elles sont surtout bleues (rouges les fenêtres, à l'aube); c'est peut-être le mouvement qui y fait penser. L'approche de cette terre, enveloppée dans le bourracan de l'aube, toute moelleuse de prés, toute mystérieuse de forêts, toute reluisante d'eaux, toute auréolée de nuages blancs.

Extrait de Le murmure de Paris de Anna-Maria Ortese in Terrain Vague Losfeld

15 juin 2008

Vous êtes un faussaire remarquable

claire.jpgAdam laissa son regard errer sur les meubles, les livres, cherchant désespérément à quoi se raccrocher. Il avait perdu. Totalement perdu. Sa copie, si remarquable soit-elle, ne passerait pas l'examen d'une expertise en laboratoire. Lumière rasante, microphotographie, macrophotographie, rayonnement infra-rouge ... Il fallait qu'il quitte cet endroit, qu'il s'enfuie. La fenêtre donnait sur le jardin. de là, il pouvait escalader le mur et atteindre la rue. Le petit gardien à l'entrée ne semblait pas être un problème.

Sonné, il demeurait cependant, immobile devant la fenêtre. Dans le jardin, un gros rat gris passa mollement. Épuisés par la chaleur, les arbres perdaient leurs feuilles. Tant d'efforts pour ce résultat minable. Où avait-il pêché?

Extrait de Ubiquité de Claire Wolniewicz in Viviane Hamy

07 juin 2008

Son nom répété sur les lèvres des êtres au coeur brisé

naguib.jpgLe Cheikh Labib est une figure antique de notre ruelle. Il m'apparaît comme un monument au même titre que le monastère, le tunnel ou le sabil. Il s'est choisi un emplacement avant l'entrée du tunnel. Il s'assied là sur une fourrure, tenant dans ses mains un encensoir qui diffuse une odeur grasse et envoûtante. Il porte une gallabieh blanche et une calotte verte; ses yeux peints au khôl cachent une vue basse; il porte autour de son cou un long chapelet dont la houppe repose sur son giron.

Les femmes se pressent autour de lui, elles s'accroupissent en silence, lui tendent leur mouchoir et demeurent suspendues à la parole qui sortira de sa bouche. Il marmonne insdistinctement, puis baille et s'étire, et finit par lâcher un mot unique comme " regarde! " ou un proverbe comme " Vous qui partez, que Dieu vous épargne le mal de ceux qui arrivent". La femme comprend ce qu'elle peut, son visage s'irradie de joie ou se ferme de tristesse, puis elle glisse sa pièce sous la fourrure et s'en va.

Extrait de Récits de notre quartier de Naguib Mahfouz in Babel Actes Sud

06 juin 2008

Pour surmonter les modes, l'isolement et un esprit qui ne se laisse pas égarer sont l'unique moyen d'être sauvé

thomas.jpgDe mon grand-père j'ai pris à perpétuité l'habitude de me lever tôt, presque toujours avant cinq heures du matin. Ce rituel se répète: dans la conscience ininterrompue que toute action n'est qu'une action sans aucun sens et en s'opposant aux forces de paresse qui s'exercent sans arrêt on fait face aux saisons par la même discipline que l'on s'impose jour après jour. Mon isolement est durant de longues périodes un isolement total du corps comme de l'esprit. En me soumettant à mes besoins complètement avec une fermeté incorruptible, je viens à bout de moi-même.(...) C'est seulement parce que je m'oppose à moi-même et que je suis effectivement toujours opposé à moi-même que j'ai obtenu la capacité d'être. Lorsque j'écris je ne lis rien, lorsque je lis, je n'écris rien, et je ne lis rien durant de longues périodes, je n'écris rien, cela me répugne pareillement. Durant longtemps, l'écriture aussi bien que la lecture me sont odieuses, je suis condamné à l'inaction, c'est-à-dire livré à l'examen approfondi, taraudant, de ma catastrophe au plus haut point personnelle, d'une part en tant que curiosité, d'autre part en tant que confirmation de tout ce que je suis aujourd'hui et ce que je suis devenu avec le temps dans les conditions qui me sont propres, conditions tout aussi quotidiennes que peu naturelles, artificielles et même perverses.

Extrait de La cave de Thomas Bernhard in L'Imaginaire Gallimard

21 mai 2008

La Ravie

254797690.jpgClapotis sur la coque. La jonque de bambou et de bois goudronné branle à peine. Pas un souffle. Les voiles sales, ridées, marbrées de sel, oscillent mollement contre les mâts comme des oreilles d'éléphant fatigués. Trois jours que la jonque languit au large, en bouchon immobile. L'équipage ronfle, rote, mâche ses mots rouges de bétel. Moi sur le pont, à la poupe, suant des torrents, je mords mes lèvres vertes pour ne pas vomir mes boyaux, vautré sur un rouleau de grelin.

Extrait de Grains de beauté et autres minuties d'un collectionneur de mouches de Frédéric Clément in Actes Sud

18 mai 2008

Ce qui est certain, c'est mon avidité pour les livres

214079297.jpgJe vais tenter de dresser peu à peu une liste de toutes les choses qui sont certaines en moi, plus tard viendront celles qui sont dignes de foi, puis celles qui sont possibles, etc. Ce qui est certain, c'est mon avidité pour les livres. Je ne veux point tant les posséder ou les lire que les voir, que me convaincre de leur existence dans la vitrine d'in libraire. S'il se trouve quelque part plusieurs exemplaires d'un même livre, chacun d'eux me ravit. C'est comme si cette avidité partait de l'estomac, comme si elle était un appétit dévoyé. Les livres que je possède me donnent moins de joie que les autres, ceux de mes soeurs, en revanche, me font déjà plaisir. L'envie de les posséder est un désir incomparablement plus faible, elle est presque absente.

Extrait de Journal Année 1911 de Franz Kafka in Grasset

Il la trouvait chaque jour plus belle

1163853250.gifAu cercle, on ne parlait plus que la dame venue s'installer à l'auberge de Sciaverio: elle était italienne et se nommait Keppler, les uns disaient qu'elle était de Patti et femme d'un Allemand, les autres soutenaient qu'il s'agissait d'une certaine Mincuzza de Naso, qui avait parcouru l'Italie en faisant les quatre cents coups. Ils en parlaient avec suffisance et dédain, mais le matin, en se promenant sous les arcades du cercle qui donnait justement sur l'auberge, ils guettaient dans l'espoir de la voir paraître. L'après-midi les jeunes gens la suivaient et beaucoup de vieux, même ceux qui ne mettaient plus un pied devant l'autre depuis des années et des années, se hissaient tant bien que mal jusqu'à la Petite Chapelle uniquement pour voir Mme Keppler faire de longues promenades, la tête haute et le visage souriant , toute de blanc vêtue, telle une statue.

Extrait de Sous tutelle tiré de Petits remous de Maria Messina in Actes Sud

10 mai 2008

Que la femme soit belle, que l'homme soit grand et généreux

1637838147.jpgLe retour, la tasse de tilleul avant de se coucher, avec un biscuit, un morceau de fromage, trouvés dans le buffet de cuisine, même s'ils avaient fait un dîner somptueux... Le confort de ce large lit de fer, avec le sommier défoncé au milieu, les deux corps qui se tournent et se retournent en même temps, comme un ballet bien réglé, se soutenant, s'entraidant jusque dans le sommeil. La respiration de l'autre, une garantie contre ce qui grimace dans le noir, des conversations comme des rêves que la nuit garde prisonniers. La confiance... La confiance qui berce la fatigue, dénoue les nerfs, s'interpose entre l'homme et la solitude de la tombe.

Extrait de La vie privée dans Le premier accroc coûte deux cents francs d' Elsa Triolet in Folio

04 mai 2008

Peu à peu les couleurs s'obscurcirent

852186598.jpgLe soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de Saint-Marc, les coupoles de Sainte – Marie, et cette pépinière de flèches et de minarets qui s’élèvent de tous les points de la ville se dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l’horizon. Le ciel arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge cerise au bleu de smalt ; et l’eau, calme et limpide comme une glace, recevait exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville elle avait l’air d’un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n’ai vu Venise si belle et si féerique. Cette noire silhouette, jetée entre le ciel et l’eau ardente comme dans  une mer de feu, était alors une de ces sublimes aberrations d’architecture que le poète de l’Apocalypse a dû voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem nouvelle, et qu’il la comparait à une belle épousée de la veille. Peu à peu les couleurs s‘obscurcirent, les contours devinrent plus massifs, les profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l’aspect d’une flotte immense, puis d’un bois de hauts cyprès où les canaux s’enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté.
Lettres d’un voyageur. Lettre II.  1834 in Guide Littéraire de Venise de Christine Ausseur Editions Hermé

Il pourra à loisir disperser longtemps son âme endolorie aux quatre vents de ses amours mélancoliques

406550182.jpgIls marchaient l'un près de l'autre et ne se parlaient pas. Quand un homme marche dans la rue près d'une femme, il ne la voit pas, mais il la sent: elle est encore plus proche, plus réelle que s'il la tenait serrée dans ses bras. La marche les fait s'accorder plus profondément, et il en alla ainsi pour Max, qui crut alors que Clarissa lui appartenait pour de bon; et non seulement Clarissa, mais la rue, les maisons, et bientôt tous les arbres du parc où ils pénétrèrent. Ils s'assirent sur un banc; les dernières feuilles de l'automne filtraient le soleil - et Max eut aussi le sentiment que ce soleil lui appartenait également; le soleil lui revenait de droit, tout simplement parce qu'il se trouvait assis là, sur ce banc, auprès de Clarissa. C'était un banc ordinaire, c'était un soleil ordinaire, et lui-même était en définitive un jeune homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire; seule Clarissa demeurait bel et bien mystérieuse dans la jolie lumière d'hiver ( son aérienne présence l'envoûtait et le brûlait en magnifiant ce petit carré de présent où ils étaient tombés).

Extrait de Vers le nord de Jean-Paul Chabrier in L'escampette Editions

Le regard Calcutta

1261780387.jpgC'est elle.

Un puits sans fond de réprobation.

Elle n'est pas belle. Elle est rougeaude, croûteuse, hirsute et maigre. Elle a quelque chose de fiévreux, elle est magnifique et vibrante de colère. chat écorché, affamé. Je la sors de son lit, elle se cramponne en douceur à mes bras, elle est si légère que je manque de la lâcher, le poids d'un ballon d'anniversaire, elle lève sa tête chafouine vers moi, deux points d'interrogation qui me coupent les jambes.

C'est bien elle, et je le sais avec une certitude si absolue que je me demande si je n'ai pas rêvé de ce visage. Ce que je vois est familier, il me semble me voir en elle. Me voir à l'état pur sans âge. Un regard noir, une bouche pincée , une envie d'être aimée et consolée d'on ne sait quoi. Sa peau a été prélevée sur la mienne, sa dureté et son chagrin ont grandi avec moi, dans ma chambre d'enfant du bout du couloir.

Je connais ce bébé. Si je ne l'emmène pas, son souvenir ne me laissera pas en paix.

Je suis arrivée à destination.

Extrait de Tu n'es pas la fille de ta mère de Elisabeth Quin in Le livre de Poche